vendredi 20 avril 2018

14-18, Albert Londres : «Les plus beaux quartiers de Reims sont en cendres.»





(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Reims, 18 avril.
Cette fois c’est fini : tout le centre de Reims est consumé.
Qu’aucun de leurs crimes ne se perde, que la bataille du Nord ne serve pas à cacher leur forfait nouveau, qu’ils ne comptent pas, à l’ombre de l’émotion nationale, accomplir leur saleté en silence. Ils n’escamoteront rien. Ils ne s’en laveront pas les mains. Ces jours passés, à la faveur d’un plus grand coup, ils ont tué Reims.
Pour relever leur infamie, nous avons quitté vingt-quatre heures les champs où se mène la lutte furieuse. Nous avons gagné la Champagne. L’odeur de l’incendie nous a pris à la gorge ; nous entrions dans Reims.
L’heure n’est plus à l’étonnement. Depuis quatre ans bientôt, nous en avons trop vu. La poésie de la destruction ne peut plus contenter nos malheurs. Fermons notre cœur et ouvrons nos yeux. Rapportons notre vision comme une sentence.
Les plus beaux quartiers de Reims sont en cendres. La ville avait été évacuée. De ses 130 000 âmes du temps de sa richesse, elle était tombée à 3 500 jusqu’au mois dernier et à zéro cette semaine. Pardon ! Il restait un habitant, nous en parlerons. Le maire et le cardinal même avaient cédé. Nous leur donnerons tout à l’heure une nouvelle à chacun. Le vide était fait. La précaution était bonne. On ne fréquente pas des années de suite des goujats déchaînés sans prévoir leur goujaterie. Donc, pendant que les masses se cognaient devant Amiens, comme s’ils ne pouvaient voir une nouvelle cathédrale sans que soudain le vice de les détruire toutes les fouettât, ils ouvrirent rageusement le feu sur Reims. Reims est une grande ville. En trois années, ils n’avaient pu tout détruire. C’est au chef-d’œuvre principalement qu’ils en avaient eu. Le cœur de la cité tenait encore. Ils l’ont brûlé.

Huit jours de vandalisme

Le 6 avril, la basse œuvre commença. Elle dura huit jours pleins, jusqu’au 13. Le 11, il devint difficile de maîtriser le feu. Il se répandit, il dure à cette heure. Aujourd’hui, 18 avril, nous rôdons dans la malheureuse les yeux piqués par la fumée, le manteau sur le bras à cause de la chaleur montant des foyers. Partant du centre de la place Royale, sur près de deux kilomètres de long et un de large tout a flambé et s’achève. Ils n’ont tiré qu’à incendiaires. Ils ont tiré 75 000 obus. Ils tiraient par rafales, quatre tombaient à la seconde. La danse de feu durait une heure, puis cessait. Nos pompiers alors accouraient. Elle cessait pour laisser le temps aux sauveurs de monter les pompes. Quand les criminels voyaient l’eau chasser les flammes – ils plongent sur Reims, la connaissent quartier par quartier, l’observent par les yeux de spécialistes – ils redéclenchaient la rafale. Quatre par seconde ! Ainsi fut frappée la ville. L’incendie était tel que deux de nos aviateurs, partis en mission à 150 kilomètres dans les lignes allemandes, furent jusqu’au bout éclairés par les flammes du brasier de la ville de nos rois.

À travers la désolation

Les yeux de plus en plus piqués et maintenant qui pleurent, nous tournons au milieu du désastre. Nous revenons souvent sur nos pas, beaucoup de rues ne livrant plus passage, leurs maisons écroulées entre leurs trottoirs. Les quatre côtés de la place Royale sont démantelés. Mais ne commençons pas de désigner. Rémois en exil, tracez le losange que je vous ai donné : à peu près deux kilomètres sur un, et dites-vous qu’à moins d’une bénédiction – dix maisons au maximum ont échappé – les Allemands ont, dans ce périmètre, flambé tous vos biens. On ne reconnaît plus les endroits. Vous consentez à croire que vous êtes place du Marché parce que le marché de fer est debout, le reste se résume dans des tas de pierres et de cendres. Quand vous reviendrez, effarés, vous regarderez votre ville sans la reconnaître, comme si vous vous trouviez en face d’un ami dont on aurait changé la figure. À ce moment, les pierres seront froides, aujourd’hui elles ne nous brûlent pas, mais réchauffent nos jambes. Des foyers sont dans chaque ruine. Où l’incendie est souterrain, entre l’ouverture d’une fenêtre, l’air chaud miroite et danse comme une nappe d’eau frissonnante. En longeant vos trottoirs, on entend du bruit dans vos maisons déchiquetées. Qui bouge ? On se retourne : ce n’est pas un homme, c’est la flamme qui fait craquer un meuble. Un choc sourd : c’est un mur qui s’écroule. Sur les pans qui restent, les grandes plaques jaunes de la matière incendiaire s’étalent. Les rayons des magasins dans leur convulsion ont vomi leurs marchandises. Les vitrines du quincaillier, du coiffeur, de l’antiquaire, de l’épicier, du chapelier, du libraire mêlent leurs objets au chaos. Chez le libraire, un livre s’appelant : Comment on soigne son jardin, est ouvert au chapitre : « Épuration des eaux d’arrosage ! » Dans le théâtre, les armes que le bourreau vous avait fait déposer en 14, recroquevillées et noircies par le feu, ne forment plus que des paquets de ferraille. Rien ne répond plus aux éclatements des obus – car ils n’ont pas cessé, à cette minute encore, ils tirent à droite de la cathédrale – que le cri des corbeaux dont suit le vol affolé. Votre ville ayant jeté sa grande flamme, dans le silence et le désert, en votre absence se dévore maintenant intérieurement, à petit feu.

Le témoin

Du crime, vous aurez un juge, un des vôtres. Un civil, un seul a vu se défaire vos foyers. C’est l’unique qui pourra vous dire le jour et l’heure où flamba votre rue. Il a tout vécu, c’est l’employé des eaux : Marcelot. Pour l’instant il fait dire au maire que sa seconde mairie, celle où il a travaillé sous les avalanches de mort, est détruite. Il fait dire au cardinal que sa cathédrale n’a pas eu plus de plaies, qu’elle est simplement plus roussie. Il fait dire aux Rémois que les quarante pompiers de Paris ont mérité leur cri de reconnaissance. Quarante hommes contre 75 000 obus. Ils n’ont pas sauvé toute la ville, mais ils ont circonscrit le désastre. Marcelot est là sur le pont de Vesle, tout seul, tragique, il a l’air d’attendre la rentrée de tous ses concitoyens pour leur montrer d’un geste le malheur dont il est témoin.
Le Petit Journal, 19 avril 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

mardi 10 avril 2018

14-18, Albert Londres : «Ne troublons donc pas la douleur de Noyon.»




En regardant Noyon

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 8 avril.
— Noyon ! vous voyez, voilà Noyon.
Je vois. Je me rends trop bien compte, hélas ! que je vois. Je vois Noyon comme autrefois je voyais Saint-Quentin. Il me faut grimper sur une hauteur, les oreilles déchirées par le 75, l’infernal, puis après, m’aplatir sur le sommet de la crête, puis voir surgir la ville par sa cathédrale. C’est toujours par leurs cathédrales qu’on découvre nos cités déportées. Au-dessus des toits et des lignes elles tendent leurs bras vers nous. Le geste de celle-ci est plus poignant. Elle nous a reperdus après nous avoir retrouvés. On a annoncé qu’elle était détruite. Ce n’est pas vrai, elle appelle encore.
— Vous voyez ?
Oui je vois. Je vois même terriblement. Je vois la marchande de chaussures chez qui nous nous arrêtions, il n’y a pas trois semaines, alors que l’affreux danger ne planait pas. Nous étions si difficile que nous l’avions agacée, nous avions tout essayé, par jeu surtout, nous avions ce jour l’esprit taquin. Elle riait de nos fantaisies, elle en riait tellement qu’elle nous dit :
— Mais vous êtes plus empoisonnant que les Boches.
Si je revenais, madame, et que je vous empoisonne deux fois plus, que vous seriez contente !
Nous en sommes à quatre kilomètres. Nos obus fument tout autour. Ils arrachent les branches de nos arbres déjà verts. Ils barrent les routes où nous nous promenions le soir. Car c’est par ici que les correspondants de guerre vivaient. C’est par ici que dès le 22 mars au matin, ils sentirent renaître la grande angoisse. Jusqu’au 21 au soir, la …e armée anglaise avait tenu. Ils s’étaient endormis sur la résistance de nos alliés. C’est le soir où Clemenceau disait : « Tout va bien. » Et Clemenceau avait raison de parler ainsi. Tout allait bien. L’Allemand en douze heures de formidables coups de bélier n’avait pas ébranlé l’Anglais. La première journée de la ruée était de résultat nul.
Subitement, au début de la nuit, on donna l’ordre de retraite. La nuit suffit pour que la descente de la troupe suffoquât Noyon et sa campagne. Dès ce matin, tout ce pays où se déchirent aujourd’hui nos obus déploya toute grande, comme pour la tendre au vent qui l’emportera loin du malheur, son âme française.
Hors d’elle-même elle battait. « Que va-t-il fondre sur nous ? » criaient les femmes sortant à peine de captivité. Un morceau de France voyait réapparaître la croix où elle avait déjà été clouée.
Cet après-midi, de quatre kilomètres nous regardons Noyon. C’est fait, il est cloué. Quelle éponge présente-t-on à ses lèvres ? Pour le punir d’une année de retour joyeux ils ont dû corser le fiel. Nous ne savons plus rien de lui. Nous n’apercevons plus son visage qu’à distance. Nous ne pouvons pas lire s’il est tuméfié. Une ligne nous sépare, une ligne que nous voyons courir dans le bas, et tout ce qui est derrière est muet.
Muet ! Ce pays où le 22, le 23, le 24, le 25, la France parla si fort au monde, est muet. De l’autre côté de l’Oise tout semble s’endormir dans les bras de l’autre. Et c’est là que surgissent, soulevés par la nouvelle audace, les premiers Français de la grande bataille. C’est là-bas, là-bas où, maintenant, rien ne bouge, où la route est toute blanche et sans poussière, où les prés sont verts sombres et sans troupeau, où les maisons sont fermées et sans aïeul, c’est là-bas, qu’au galop, haute de figure, la cavalerie française sauta à terre. C’est là que l’élan ennemi se brisa, c’est là qu’il renonça à la vallée de l’Oise, c’est là que l’on ferma la porte de Paris. Le grand fantôme menaçant de cette offensive c’est ici qu’il se dressa. C’est ici qu’on l’assomma. Il gît dans le silence. Le grand champ est muet. Dans l’isolement, un village qui avait notre amitié meurt : il brûle.

Le mont Renaud

Regardons. À gauche de Noyon : un bois, le bois de la Réserve. Il est aux Boches, à droite de ce bois : une arête, Porquéricourt, elle est aux Boches. Plus à droite, ne se rattachant à rien, s’élevant au milieu de la plaine comme un champignon, une hauteur, une petite hauteur, ronde, boisée d’arbres verts, surmontée d’une maison – ou d’un château – enfin d’une grande maison : le mont Renaud. Le mont Renaud goûte une jeune gloire. Qu’est-il donc ? Est-il un rempart de la ligne française ? Est-ce une clef de nos positions ? Est-il de ces grand’gardes d’où dépend le sort d’une région ?
Le mont Renaud n’est pas cela, c’est un profiteur de la guerre. À peine haut de ses cent mètres, il ne commande ni ne domine rien. C’est un mont qui serait tout juste digne d’une lutte de tranchée. D’où lui vient sa renommée ? Sans doute d’être l’un des rares coins de cette plaine qui aient été baptisés. C’est un orgueilleux. Des terrains où s’est jouée la partie, aucun n’a crié son nom au-dessus de la voix des canons ; lui, ses pentes effleurées par la vague, se mit à hurler : « Je suis le mont Renaud, je suis le mont Renaud ! » Rabaissons-lui son ton. Il ne vaut pas ce qu’il se croit. De la crête où je suis, tout de suite en arrière, je le domine de quarante mètres. Je vois Noyon par-dessus lui. Que chacun reste donc à sa place. Je veux bien lui reconnaître ce qui lui appartient. Je ne suis pas un voleur d’auréole. Je lui laisse volontiers qu’il eut son heure. Noyon perdu, il fut le pivot de l’armée ; à sa base s’arrêtèrent les Allemands. Il fut enlevé, repris, reperdu, puis tenu. Nos soldats le défendirent comme une grande position. Qu'il ne s’en gonfle pas, ce n’était pas parce que c’était lui, c’est parce que nos soldats n’ont qu’une seule façon de défendre : la bonne. Les Allemands ont prétendu qu’ils l’avaient. Est-ce cela qui le fit sortir de sa discrétion ? Si oui, puisque les Allemands ne l’ont pas, qu’il y rentre. Quand on n’est pas plus haut que ça, on ne cherche pas à boucher le paysage.
Ne troublons donc pas la douleur de Noyon. La nuit, l’ennemi creuse des trous et apporte des planches. Est-ce pour l’enterrer ? Mais sous le même ciel noir des shrapnells, partis de chez nous, éclatent en éclair auprès de ses tours. Ce sont les étoiles qui, vers elles, l’heure sonnée, guideront les Français.
Le Petit Journal, 10 avril 1918.



Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
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Voyages au front de Dunkerque à Belfort
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Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

dimanche 8 avril 2018

14-18, Albert Londres : «Là, tout de suite, derrière une table, Foch travaillait.»




Foch nous parle

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 5 avril.
Foch nous a reçus.
Voilà quelque temps, parcourant les journaux allemands, nous sommes tombé sur le récit d’une visite que les journalistes ennemis venaient de faire à Ludendorff. S’ils avaient vu Dieu durant les sept jours qu’il créait le monde, ils n’auraient rien écrit de plus débordant. Une tempête soufflait en permanence de la maison d’où ils sortaient, et dans l’âme du général et dans les couloirs et dans la cour… Ils avaient enjambé des milliers de kilomètres de fils téléphoniques ; les dactylographes étaient si nombreux, tapaient si fort et si continuellement que pour s’entendre ils étaient contraints de crier. Des chevaux piaffaient, des motocyclettes pétaradaient, des automobiles s’engouffraient. On forgeait, on forgeait. Quant à Ludendorff, il leur apparut entouré de lumière, une auréole autour du front et le Saint-Esprit voletant au-dessus de son crâne. Il leur parla comme un torrent.

« Le Boche est endigué », dit-il

Nous ne jetterons pas tant de feu. La vérité que nous avons à rapporter est assez grande pour que sans rien perdre de sa taille elle puisse se présenter nue. Nous n’avons pas vu de colombe. Nous ne nous sommes pas empêtrés dans les fils, les machines à écrire ne nous ont pas obligés à des cris. Nous sommes arrivés devant un édifice qui n’avait rien de surnaturel, nous avons pénétré sous un porche qu’aucune agitation n’encombrait. Un officier, un capitaine qui n’était nullement essoufflé, vient nous prendre. On monta un escalier où personne ne se bousculait. Une porte s’ouvrit. Il n’y avait même pas d’antichambre. Là, tout de suite, derrière une table, Foch travaillait. Le général des alliés se leva.
Il tenait son lorgnon à la main. Il était calme, si naturellement calme que, du coup, nous eûmes en pitié les assauts allemands voués à l’écrasement.
Regarder Foch, c’était voir se fermer les routes que l’ennemi voulait s’ouvrir.
— Eh bien ! messieurs, nous dit-il, nos affaires ne vont pas mal.
Maintenant, nous en étions sûrs.
» Vous connaissez la situation. Le Boche – puisqu’il faut l’appeler par ce nom – est endigué depuis le 27. Vous le voyez d’après cette carte.
Foch se retourna. Derrière son bureau, contre le mur, une carte s’étalait. La carte du champ de bataille.
Nous nous avançâmes. Elle présentait des plans de différentes couleurs : bleus, jaunes, rouges, verts. C’étaient les tranches de terrain occupées au jour le jour par Ludendorff, l’homme possédé. Foch, sans la toucher, d’une main dégagée, en grand joueur, la parcourait pour nous du bout de son lorgnon. Il passait sur ces soixante kilomètres mâchurés avec la tranquillité de celui qui sait que l’essentiel n’est pas de prendre, mais de garder. Il avait l’air, par son geste léger du poignet, de savourer la vanité du chef allemand qui, ayant eu l’orgueil plus grand que la force, voyait aujourd’hui ses rêves encagés dans ces lignes de crayon. Il le sentait se débattre entre ses griffes, se déchirer, s’entêter. Arrêtant le bout de son lorgnon sur le dernier trait rouge, le dessinant à peine, il dit :
» Le flot expire sur la plage, c’est sans doute qu’il y a rencontré un obstacle.
— Sans doute ! »

« Et tâchons de faire mieux ! »

Il laissa la carte.
» Maintenant, nous allons tâcher de faire mieux.
Et comme si l’action en marche – l’action ne dépendant plus d’aucune parole – s’était représentée soudain à son cerveau, il dit :
» Il n’y a rien autre chose à dire.
De gros canons passant sur la place faisaient entendre le premier bruit de cette matinée. Ce bruit pénétra et meubla le silence du cabinet. Nous l’écoutions, le général l’écouta. Y répondant, il ajouta :
» Non, vraiment, il n’y a rien autre chose à dire.
Nous allions nous retirer :
» Continuez votre tâche, messieurs, je vous souhaite un temps favorable.
Il pleuvait, la pluie battait même les carreaux. Le général regarda vers le dehors :
» Il faut le prendre comme il est : il est favorable aux uns, il nuit aux autres. Il n’empêchera pas notre heure. Que chacun travaille ferme ; nous, nous allons travailler avec nos bras.
Il nous serra la main.
Nous n’étions pas sortis que Foch avait remis son lorgnon. Il s’était assis sur sa table, sa tête déjà penchée sur son bureau. Il n’écoutait plus le passage des canons, ni celui des régiments montant. La bataille avait retrouvé son âme.
Le Petit Journal, 6 avril 1918.


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Dans les remous de la bataille

mardi 3 avril 2018

14-18, Albert Londres : «Il pleut. Il fait triste, froid. Et le cœur reste enflammé.»




Héros de France

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 31 mars.
Une nouvelle marée allemande monte sur nous. La violence est déchaînée, violence corps à corps, presque silencieuse. Elle débuta hier matin avec la pluie.
On me dit que sur soixante kilomètres c’est la même rage qu’au point où nous nous trouvons. Le spectacle le plus terrible de la guerre se donne aujourd’hui, il sera peut-être dépassé demain. Rien n’émerge de cette mêlée éperdue que l’héroïsme de nos soldats. La guerre ne fait-elle donc que commencer ? Sont-ils donc tout neufs ? La foi les possède, les pousse ; ils sont comme rebaptisés par la patrie.
Ils arrêtent l’envahisseur à la gorge. Ce n’est plus le canon, ce n’est plus le fil de fer, ni les inventions des chimistes : ce sont leurs mains qui sauvent la France. La frontière de notre salut n’est plus marquée que par la ligne de leurs poitrines. Ils se jettent au milieu de la mort comme s’ils étaient immortels.
Ce n’est pas qu’il n’y ait plus de canon, au contraire, le nôtre arrive. Mais les deux besognes sont séparées. Le 75 rase par-devant le champ de bataille. La baïonnette cloue sur place tout ce qui passe. Et il en passe ! Les Allemands surgissent par troupeaux. On n’a pas le temps d’en tondre un que deux autres accourent. Nous en tondons par milliers. Un pilote venant d’explorer (habitude ! nous allions écrire leurs lignes) l’un des champs, rapporte qu’il est semé – littéralement semé – d’habits gris.
Il pleut. Il fait triste, froid. Et le cœur reste enflammé.
Le Petit Journal, 1er avril 1918.


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Dans les remous de la bataille

dimanche 1 avril 2018

14-18, Albert Londres : «Le feu allemand soude l’amitié franco-anglaise.»




La figure de la bataille

(De notre correspondant de guerre.)
Front français, 30 mars.
Le feu allemand soude l’amitié franco-anglaise. Jamais les deux races de sang si différent ne se sont senties si près. Le péril leur a fait reconnaître qu’elles s’aimaient. Devant le même danger, leur cœur a battu ensemble et la foi du missionnaire les jette généreusement, liées, dans la mort.
Nous allons vous les montrer au cours de cette terrible semaine, se serrant la main de plus en plus. Nous allons vous raconter la bataille. Plutôt, passant au galop au milieu d’elle, nous allons vous en faire miroiter les grandes phases dans le reflet du sabre brandi depuis huit jours.

La vague boche s’élance le 21

Le 21 au matin, après douze heures d’un déluge de fer et de gaz, les vagues allemandes commencent à s’élancer. Deux armées anglaises sont face à la ruée. Le Boche débouche de La Fère. Une des armées anglaises, celle qui est au nord, résiste, fait tête, ne veut pas céder, ne cède qu’à peine à de rares endroits, se cramponne. L’autre n’a bientôt plus pour se conduire que l’héroïsme de chacun. Un commandant de corps prend un fusil et se bat comme ses deuxièmes classes. Tergnier est pris. La marche sur Ham-Noyon débute. On alerte des troupes françaises. Nous sommes au soir du premier jour. Il fait clair de lune. L’artillerie fait sans arrêt le bruit d’une énorme mouche. Nos troupes dans la nuit montent sur Noyon. Elles montent couvrir la ville.
Le 22, une division française portée à cheval, ayant dépassé Noyon, se trouve subitement face aux Allemands. Les Anglais venaient de céder le passage. Dans la grande lutte qui s’ouvre, Français et Allemands, pour la première fois, se rencontrent. D’autres divisions suivent. La baïonnette marche. Des divisions fraîches allemandes dépassaient les divisions fatiguées. En même temps deux divisions, une allemande, une française courent sur Chauny. Les Allemands foncent partout. Vers 6 heures, le soir, un général anglais commandant de corps reçoit un coup de téléphone de son armée. Le repli est ordonné. Mais les Français se dressent sur Noyon. Les Allemands se brisent sur leurs poitrines. Ils obliquent sur Amiens.

Le 23, ils tentent la brèche

Le 23, les Allemands débouchent de Ham, enlèvent Villequier-Aumont, passent le canal Crozat, ils s’y reprennent à dix-sept fois, mais le passent. Il ne faut pas qu’ils élargissent la brèche. S’ils séparent les Alliés ils vont dévaler. Les Français doivent maintenir la liaison avec l’Anglais. On leur donne des renforts, qui viennent appuyer leur gauche. Les éléments de l’armée anglaise que l’on rencontre continuent à se battre magnifiquement : pour l’honneur de la vieille Angleterre.
Le 24, le choc allemand n’a rien perdu de sa vigueur. Nos troupes qui avaient tenu devant Chauny et Noyon sont fourbues, on leur fait repasser l’Oise. Un renfort arrive pour que la route de Compiègne soit barrée sans faiblesse. Mais ce n’est pas là que, cette journée, se livre le grand combat français. C’est autour de Lassigny. C’est là que se fait de la gloire. Quand la fumée de la bataille se dissipera, elle brillera sur ces divisions. L’artillerie avait été amenée en camions. L’ordre vint de prendre du champ, les artilleurs la ramenèrent à la bricole. Les pièces sauvées, ils retournèrent chercher les caissons – à la bricole.

Attaque à fond le 25

Le 25, l’Allemand attaque à fond.
Nous redoublons d’efforts.
Nous jetons une division de cavalerie. C’est le matin. Une fois de plus nous allongeons notre gauche. L’angoisse est là. La bataille continue.
Le 26, rien : on se bat, l’Allemand s’acharne.
Le 27, une nouvelle main apparaît dans l’ordonnance générale de la bataille. Les camions français qui, depuis six jours, font leur œuvre, ont préparé des forces. La parole va nous être donnée.

Et le 27, guerre de rase campagne

C’est donc le combat en rase campagne. C’est la lutte à la baïonnette qui reprend. Le temps des secteurs est fini. Ce ne sont plus des mouvements d’horloge qui règlent la bataille. Plus rien n’est délimité. Les parcs à munitions ne sont plus désignés d’avance. Des hôpitaux ne se sont pas élevés méthodiquement pour cette offensive. Les autos sanitaires renaissent et emmènent on ne sait plus où les héros étendus. Les prisonniers n’ont plus de camp tracé. Ils passent sur les routes pour des destinations hasardeuses. Plus de barrière entre les armées qui s’entre-choquent. Plus de boyaux. La circulation est en plein air, en plein champ. On peut désormais tomber l’un chez l’autre sans s’en apercevoir. Les nouveaux villages où l’on s’est battu, où l’on se bat, ne sont plus en ruines. Ils ont leurs toits, leurs murs, leurs fenêtres et la bataille est acharnée. C’est que ce n’est plus l’heure du canon qui écrase, c’est l’heure de l’homme qui se dresse contre l’homme. On recommence à faire sauter des ponts. On est prêt à déboulonner des rails. Les troupes sont enlevées d’urgence à leurs cantonnements. Ce qu’il importe, c’est d’aller vite. L’artillerie suit, l’infanterie ne se retourne plus. Les champs de bataille sont encombrés. Tous les adversaires y tiennent, même harassés. L’Angleterre et la France, soulevées, y jouent la liberté.
Le Petit Journal, 31 mars 1918.


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Dans les remous de la bataille

vendredi 30 mars 2018

14-18, Albert Londres : «Le camion est redevenu roi.»




Les camarades arrivent

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 29 mars.
Le camion est redevenu roi. Il porte sans arrêt, depuis quatre jours, la France qui va se battre. Ce serait à croire, tant ils défilent, que nous sommes dans un manège et que ce sont les mêmes qui passent et repassent. Les camions sont groupés par trains. Jusqu’à l’autre semaine, on les rencontrait tout le long du grand front. On croisait les uns en Champagne, les autres en Lorraine. On a tout ressorti, les anciens autobus ressuscitent. Ils étaient tombés au rôle de garde-manger, ils sont réintégrés dans leur dignité de porteurs d’hommes. Tout cela se suit avec une sagesse remarquable. Chacun est à sa place, le numéro 1 précède le numéro 2, le 2 le 3, pas une interversion dans la longue file. Ils roulent à la même distance l’un de l’autre, leur allure est régulière. On sent qu’on a tout calculé, qu’ils sont partis de tel endroit à telle heure fixée, qu’ils seront à leur but à telle autre heure non moins fixée. Les soldats sont entassés, debout, assis, sur le marchepied. Les mots ont été employés hors de propos qui diraient leur allure. Aucun n’est plus assez pur pour mouler leur… grandeur. Deux vieux civils sur leur passage, avant de continuer leur marche vers l’exil, ont levé leur chapeau. Ce sont les camarades qui arrivent.

Les chevaux réapparaissent

Et fouette aussi les chevaux. C’est leur résurrection. Ils avaient disparu de la surface du front. On disait qu’écœurés par la conduite des hommes, ils avaient fondé plus loin une patrie. C’était faux… Ils étaient rentrés sous terre, simplement. Ils en ressortent à tous les carrefours, devant tous les abreuvoirs, le long de toutes les routes. Et les canons aussi se mettent à rouler. Depuis trois ans, qui avait vu rouler un canon ? On finissait par se demander pourquoi on lui mettait des roues. À le rencontrer toujours accroupi, on le croyait cul-de-jatte. Il n’était qu’atteint de paralysie. Un choc nerveux vient de lui redonner l’usage de ses moyeux, il se presse sur les routes.

La vraie guerre

Tout devient nouveau. L’installation est culbutée. Les quartiers généraux n’ont plus l’air de petites maisons de bourgeois où tout était organisé pour s’y laisser vieillir. Ce qui pousse de salades dans le jardin ne passionne plus. On sait qu’on n’aura pas le temps de les attendre pousser pour les cueillir. La guerre sur place avait permis de caresser avec d’infinies complaisances l’amour de l’ordre et du bibelot. Se prolongeant, que d’étagères il eût fallu clouer ! Ce confort est fini dans ce coin tragique de France où la guerre se lève pour renaître et plus tôt mourir. Tout est réveillé. Un poste de commandement est maintenant une maison qui n’a pas toujours ses carreaux, mais plusieurs tables, plusieurs cartes et une activité. Il était là hier, ce matin il n’y est plus. La vie renaît. La vie se déplace. Des régions subitement tombent dans la guerre. Depuis une heure, nous roulons en pleine préparation de bataille, et où cela ? À travers un pays où huit jours auparavant nous aimions à reconnaître le charme de la paix même. Là, nous nous étions arrêtés pour déjeuner. À force de vie civile, la guerre s’y oubliait. La guerre s’y forge ce matin.
C’est l’heure où tous se donnent. Les habitudes de confort ont été dépouillées avec décision. Nos troupes qui « s’accrochent au sol » sont harassées de fatigue. Elles ne connaissent plus le sommeil, plus le moment des repas. Elles exhalent toute leur résistance. Pour arriver à temps sur ce terrain où il faut se cramponner elles ont galopé à cheval. Ces cavaliers dont les sabres brillaient neuf et dont l’impatience de la charge se répandait, ces cavaliers n’allaient pas charger, le moment n’était pas venu de sabrer. Leurs chevaux c’étaient leurs camions à eux. Ils étaient en selle pour courir plus vite relever les Anglais. Ils atteignirent la poussée allemande, mirent pied à terre, prirent le fusil et déployèrent leur héroïsme. Ils en eurent tant, ils furent si Français, que devant eux l’ennemi grisé, l’ennemi qui venait de repasser sur la route des arbres qu’il avait coupés l’an dernier – des arbres où pour cacher leur outrage la nature, par pitié, voilant la trace de la scie, avait fait repousser de jolis bourgeons, prêts à s’ouvrir –, l’ennemi non seulement s’arrêta, mais ne pouvant percer la muraille en bleu, dut faire pivoter son axe de marche du côté de l’ouest. L’épée allemande s’était courbée sur la cuirasse française.

L’Allemand se fatigue

L’épée allemande est d’ailleurs en train de s’inquiéter. Nous avons glissé si rapides qu’en aucun point notre front n’est rompu. L’ennemi achète chaque mètre qu’il occupe, il n’en surprend plus aucun. Le mépris que ses vagues ont eu de nos îlots de résistance a doublé ses morts. L’Allemand se sent déjà fatigué. Leurs prisonniers disent qu’on les pousse à la cravache. Ils disent encore qu’il y a des compagnies chargées de déshabiller les cadavres, les leurs et les nôtres. Est-ce pour nous lancer une contre-attaque en bleu horizon ? Il faudra changer aussi les figures.
Le canon allemand et les transports français ne cessent de rouler. Leur artillerie fait la course avec nos camions. Défoncera-t-elle avant que nous débouchions ? Elle se le demande. Nous allons lui répondre. Les camarades arrivent.
Le Petit Journal, 30 mars 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

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