mardi 17 octobre 2017

14-18, Albert Londres : «Dunkerque est de toutes les fantaisies ennemies. »

Dunkerque héroïque

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Dunkerque, 12 octobre.
Par un sans-fil, les Allemands annonçaient au monde :
« Dunkerque n’est plus, notre dernier raid d’avions alluma un incendie à chaque coin de la ville qui flambe depuis deux jours. »
Le Journal de Genève reproduisit la nouvelle. Elle est fausse. Mais si vous voulez voir une eau-forte formidable, débarquez de nuit dans la cité de Jean Bart. Sous une obscurité totale, la ville entière essaye de ne pas surgir. Pas une pointe de lumière, pas un passant, pas un bruit. Son beffroi massif, parce qu’il ne le peut pas, a seul l’air de ne pas être accroupi. Elle abrite quarante mille âmes et elle est muette comme une pierre tombale. Et cela, à sept heures du soir, non à minuit. Tout meurt chez elle avec le dernier feu du jour.

Nos villes martyres

Nous avons en France trois sortes de villes, nos villes sur nos lignes et déjà tuées : Reims, Arras, Verdun ; nos villes proches du front et martyrisées : Bar-le-Duc, Châlons, Dunkerque, et nos villes de l’intérieur qui ignorent les transes. Ces dernières tiennent en pitié les premières ; Reims, Arras, Verdun, par leur grande mort, ont gagné de vivre dans la pensée. Ce n’est donc pas celles-là qu’aujourd’hui je signalerai aux cités tranquilles. Ce sont les secondes, ce sont leurs sœurs qui, près du Boche qui vient les flageller quand il pense, sont comme ficelées à un poteau. Parmi elles, Dunkerque est en tête. Dunkerque est de toutes les fantaisies ennemies. Une grosse pièce à quarante-trois kilomètres lui lâche du 380 sur ses monuments, des croiseurs, dont les équipages ne s’étaient pas encore révoltés, attirés par ses côtes, lui réservèrent quelques-uns de leurs échantillons, mais c’est encore les avions qui la préfèrent. Elle encaisse par terre, par mer et par ciel.
Septembre dernier fut dur pour elle.
Les gothas n’ont que trente kilomètres à couvrir pour la torturer. C’est le bombardement en pantoufles. Tranquilles, ils viennent par mer. La proie est si près de leurs hangars que souvent « ils remettent ça ». Quand la nuit leur semble heureuse, ils font la navette. Ils varient la mort qu’ils lancent…

Une cité sans vitres

Dunkerque vit là-dessous. Voyons comment. Ses carreaux sont brisés. On ne les remplace pas, ils seraient destinés à sauter une nuit prochaine. Quand on le fait c’est par des planches. L’inconvénient c’est qu’on n’a pas encore trouvé le bois transparent. Rien ne sépare plus les étalages de la rue ; non seulement, en passant, vous pouvez voir les chapeaux, les chaussures, mais vous pouvez juger de la qualité en touchant. Le restaurateur, le coiffeur vous serviront en plein air. Toutes les façades des maisons et l’église et le beffroi seront aspergés d’éclats. L’église et le beffroi doivent leurs blessures à une auto qui s’enflamma. Le Boche crut qu’il avait mis dans le mille et s’acharna sur l’incendie. Ce n’était qu’une voiture, les habitants sont trempés. Sous l’exemple de Terquem, leur maire, ils ne s’affolent pas. Ils préfèrent évidemment les jours de pluie et de vent, ils savent qu’alors ils ne seront pas réveillés, mais quand il fait beau, tant pis !

La sirène dans l’ombre

Dans les appartements, un épais voile noir recouvre les ampoules électriques. La lumière ne doit plus se répandre, elle n’est tolérée à l’intérieur qu’autant qu’elle ne fera qu’un petit rond sur le plancher. Vous mangerez et travaillerez dans ce rond. Et si vous êtes un des hommes heureux pour qui le sommeil est facile, vous vous endormirez. Mais vous ne mènerez pas votre bonheur jusqu’au matin. En pleine nuit, il sera coupé. Des beuglements sinistres vous en tireront : la sirène. Ceux qui attendent ce signal pour habiter les caves se lèveront ; les autres attendront, essayeront de redormir, un nouveau beuglement les en empêchera. Il sera par exemple trois heures. Dans son lit, on attendra. Est-ce que la maison va se fendre par le trois quarts ? Est-ce que le toit va s’écraser sur vous ? La sirène beuglera toujours. Rien pourtant n’arrivera. C’étaient des gothas qui revenaient d’Angleterre – à vide.
Ce qui compense c’est de penser qu’en Bochie, il est des villes aussi où les carreaux sont cassés, où les restaurants sont en plein air, où les gens sont dans les caves, où tout est noir, où beugle la sirène. Tuile pour tuile, ardoise pour ardoise.

Le Petit Journal, 17 octobre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

lundi 16 octobre 2017

14-18, Albert Londres : «La jeunesse française aura toujours du panache.»



Dix bombes lâchées de nouveau sur Essen
Le récit du « Vengeur »

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Épernay, 15 octobre.
Nos villes du front que les avions boches viennent martyriser ont trouvé de beaux vengeurs. Francfort, Trèves, Stuttgart ont payé pour elles, cela on le sait. Ce que l’on ignorait encore aujourd’hui, c’est qu’Essen, une seconde fois, a payé aussi.
C’est une lettre de l’aviateur qui nous l’apprend. L’aviateur, forcé d’atterrir en Suisse, est interné dans ce pays. Parti avec ses camarades pour bombarder Francfort, il a trouvé chemin faisant que le temps était beau et, de lui-même, s’est confié la mission de pousser jusqu’à Essen. La jeunesse française aura toujours du panache. Laissons-le parler lui-même. Nous ne pourrions rien ajouter qui soit plus émouvant que son récit.
Voici la lettre que, de son exil, il vient d’adresser à son chef d’escadrille :

10 bombes lâchées

« J’étais parti de Nancy à 8 h. 45 avec … Pour l’aller, la route fut facile à suivre. Je passais par Thionville à 10 heures. À 10 h. 35, je voyais le Rhin, enfin, à 11 h. 40, je lâchais mes dix bombes sur Essen. J’étais à 3 000 mètres.
» Pour mon retour, la brume m’a gêné. N’ayant pu revoir le Rhin, alors je me suis décidé à marcher sud-ouest constamment pendant quatre heures, espérant me retrouver en France et atterrir au clair de lune, si je ne voyais pas Nancy. Je m’étais cependant méfié du vent annoncé sud-ouest ; je n’ose croire que ma boussole m’ait donné une fausse indication. À 3 h. 45, j’ai voulu atterrir. Je suis descendu à 500 mètres. Là, j’ai été pris par trois projecteurs et tiré par les canons antiaériens. Je me demande comment je n’ai pas été descendu ; je voyais les éclatements et mon avion bondissait dans les remous.

Atterrissage mouvementé

» Je suis remonté à 1 800 mètres, fuyant d’ouest-sud-ouest pendant quarante-cinq minutes. Voyant les montagnes, je me croyais dans les Vosges, région Altkirch. Après ces quarante-cinq minutes, mon moteur ayant quelques ratés, je me suis décidé à atterrir, me croyant en France. La brume de la vallée me gênait et je ne pouvais apprécier la distance. J’ai accroché un arbre ; perte de vitesse, capotage. L’appareil flambe, mais je m’en sors indemne. Je me dirige sur les lumières ; je vois une enseigne écrite en allemand, je me crois perdu. Il était cinq heures du matin. Je vois un paysan. Je lui demande : « France ou Alsace ? » – « Suisse ! » me répondit-il. J’avais atterri à quatre kilomètres des Boches. Je suis dans l’hôtel où était Gilbert ».
Ajoutons que, comme le Petit Journal l’a dit, ce vaillant aviateur est le sergent Luc Jardin.
Voilà un coup dont les Boches ne s’étaient pas vantés.

Le Petit Journal, 16 octobre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

samedi 14 octobre 2017

Un pelotari médecin et la leçon du père

Cinq ans après Le cas Sneijder, Jean-Paul Dubois nous faisait, l’an dernier partager, de 1983 à 1987, la vie d’un pelotari professionnel, un joueur de pelote basque si le mot ne vous est pas familier, en Floride. Du moins, c’est ce qu’on croit pendant une bonne partie de La succession, réédité au format de poche sous un titre qui ne se justifierait pas s’il n’était question que de ce premier sujet.
Restons-y un peu, puisque cela nous occupe pendant un certain temps. Paul Katrakilis, qui a fait des études de médecine, n’a jamais eu d’autre ambition que d’être un pelotari, au risque d’être exploité par des réseaux pas très nets pour lesquels les paris sont plus importants que le jeu, et les joueurs, moins valorisés que des ouvriers peu payés. Le plaisir de maîtriser son souffle, son corps dans l’effort, celui de renvoyer la pelote sur les murs en compagnie de ses semblables, dont certains sont devenus des amis, tout cela vaut bien des crises en cas de revendication salariale.
Pourquoi pas ? Cette histoire en vaut une autre, la vie de Paul à Miami méritait bien un roman. Les retours vers le passé de sa famille auraient pu en nourrir un deuxième tant il y a eu d’événements autour du grand-père, Spyridon, qui fut le médecin de Staline et a emporté, en fuyant Moscou, une partie du cerveau dictatorial. La mère de Paul, Anna, qui formait un couple davantage avec son frère Jules qu’avec son mari Adrian, les ambiguïtés entre eux, les malheurs qui s’abattirent sur ces personnages, fournissent des interrogations sur le sens de leurs vies, et de quoi retenir l’attention du lecteur. De quoi lui faire comprendre, aussi, pourquoi Paul a préféré échapper à une atmosphère malsaine.
La mort du père de Paul ramène celui-ci en France pour liquider non seulement l’héritage mais aussi et surtout un passé dont il peut croire qu’il sera enfin oublié après l’inhumation. Mais le romancier a tiré de nombreux fils et, au bout de la pelote, deux carnets noirs surgissent pour tout remettre en question.
Nous ne dirons pas de quoi il est précisément question dans les carnets noirs où Adrian notait quelques-uns de ses actes médicaux, mais cela remet en question tout ce que Paul avait pensé faire de sa vie. La succession est, au final, un titre mieux que justifié, nécessaire. Il n’y avait pas que de la légèreté dans les mouvements d’un pelotari marqué par ses racines fragiles et complexes. Mais il y a une vraie intensité à partir du moment où le roman bascule, plaçant Paul face à des décisions liées à l’exercice de la médecine, quand il a accepté l’idée de reprendre le cabinet de son père, et des décisions aussi éloignées que possible de ses principes de base. La succession est un roman qui, dans un sombre ravissement, nous entraîne vers les abysses.

vendredi 13 octobre 2017

Une rivière célèbre comme une épidémie

Les fleuves et les rivières dessinent dans l’esprit de chacun une géographie personnelle. Elle est formée par la mémoire collective, l’histoire des civilisations, les voyages accomplis ou rêvés. Ou par le glissement sémantique qui a fourni un sens inédit à leur nom. Le premier cours d’eau à faire son apparition dans le nouveau roman de Paule Constant est le fleuve Madulé dont une caractéristique est d’abriter, sur ses rives, la moitié des derniers locuteurs du boutoul, une langue parlée par cent personnes. Le Madulé n’évoque rien de particulier, sinon peut-être pour les spécialistes de cette région du Congo. En revanche, le nom d’un de ses affluents, deux lignes plus loin, prend des allures de fin du monde : Ebola. Voilà qui parle dans l’effroi d’une épidémie de fièvre hémorragique dont cette partie de l’Afrique tentait encore, il y a peu, d’effacer les traces du dernier et virulent épisode en date.
Le titre du roman prend, d’un coup, une signification plus complexe que la simple rencontre entre les animaux et nous. Des chauves-souris, des singes et des hommes, cela résume le possible mode de transmission de la maladie. Sans résumer le livre, très éloigné du documentaire. Paule Constant plonge, comme elle l’a fait souvent, dans un continent dont elle perçoit et transmet les vibrations profondes, les ancrages lointains, le face à face parfois tragique avec le présent.
La romancière ne cède que quelques instants à la tentation d’expliquer, et après tout ce n’est pas inutile. La rencontre entre Agrippine et Virgile pose des éléments de compréhension à l’intention des ignorants que nous sommes. Agrippine a renoncé depuis longtemps au confort de l’exercice de la médecine en Europe et préfère se lancer dans des campagnes de vaccination au fond d’une brousse où personne ne va jamais. Virgile, sociologue et ethnologue, petit-fils d’un Médecin-Général colonial et rigide, étudie « le rapport entre les plantations d’hévéas et le réveil de maladies endémiques, par bouleversement de l’écosystème. » Leurs discussions ouvrent la voie théorique à ce qui arrive au même instant dans la forêt.
Olympe, fillette rejetée par les garçons du village, y a recueilli une chauve-souris trop petite pour faire une sauce, jouet vivant et porteur, elle l’ignore, d’une malédiction puisqu’il faut bien que les événements suivants trouvent leur articulation dans le symbole plutôt que dans les faits. Les faits sont simples : les garçons du village sont rentrés de la chasse avec la dépouille d’un grand singe, trophée digne de la manière dont ils racontent comment ils l’ont abattu. La viande de brousse en telle abondance, le bienfait est immense.
Mais les garçons n’ont peut-être pas tué le grand singe, d’une espèce qui plaît aux Blancs entreprenant un long voyage pour en apercevoir quelques exemples vivants. Il est probable qu’ils ont trouvé son cadavre et se sont contentés de le ramasser pour le ramener triomphalement sans s’inquiéter de savoir s’il n’était pas mort d’une maladie transmissible à l’homme. Ils ne participent pas aux débats entre Agrippine et Virgile…
Il n’y aura pas de bonne surprise : les décès se succèdent au village après le festin, la mort accompagne tous ceux qui sont passés par là, en commençant par les invités conviés avec générosité à partager ce don du ciel. Don empoisonné transformé, après le retour à Paris de Virgile porteur de tous les symptômes d’une fièvre hémorragique, en une maladie du nom d’Ebola. La rivière ne pouvait résister : là-bas, plus personne ne vit.

jeudi 12 octobre 2017

Quatre romans pour l'Académie française

Neuf romans dans la première sélection du Grand Prix du roman de l'Académie française, six éliminés, restent quatre dans la deuxième sélection communiquée aujourd'hui (le prix dans deux semaines exactement). Le compte n'est bon qu'en signalant l'arrivée du dernier ouvrage de Daniel Rondeau, qui n'avait pas été retenu précédemment. Comme d'autres jurys, celui-ci a éliminé François-Henri Désérable et Alice Zeniter, en même temps que Jean-Baptiste Andrea, Pauline Dreyfus, Michel Le Bris et Gaëlle Nohant. Ceux qui restent de la première liste sont Louis-Philippe Dalembert, Yannick Haenel et Julie Wolkenstein. Soit, si l'on récapitule:
  • Louis-Philippe Dalembert. Avant que les ombres s’effacent (Sabine Wespieser)
  • Yannick Haenel. Tiens ferme ta couronne (Gallimard)
  • Daniel Rondeau. Mécaniques du chaos (Grasset) nouveau
  • Julie Wolkenstein. Les vacances (P.O.L.)
Un peu plus tôt dans la journée, le jury du Prix de Flore avait aussi fait le ménage, enlevant quatre titres de sa première sélection pour en conserver cinq dans la seconde (prix le 8 novembre):
  • Pierre Ducrozet. L’invention des corps (Actes Sud)
  • David Dufresne. New Moon (Seuil)
  • Eva Ionesco. Innocence (Grasset)
  • Marion Vernoux, Mobile home (L’Olivier)
  • Zarca. Paname Underground (Goutte d’Or)

mercredi 11 octobre 2017

La deuxième sélection du Goncourt

De Francfort, où la Buchmesse est cette année très française - Françoise Nyssen devait, certes, avoir l'habitude de s'y rendre, Emmanuel Macron et l'académie Goncourt, moins -, nous vient la deuxième sélection Goncourt. Très attendue, faut-il le dire, et sans énorme surprise.
Kaouther Adimi, Patrick Deville, Brigitte Giraud, Philippe Jaenada, Marie-Hélène Lafon, Yves Ravey et Frédéric Verger, qui étaient dans la première liste, ont disparu. Ils sont encore huit, il ne devraient plus être que quatre le 30 octobre, pour la dernière sélection précédant la proclamation, le 6 novembre.
Je ne vous fais pas languir, voici ceux qui restent:
  • François-Henri Désérable. Un certain M. Piekielny (Gallimard)
  • Olivier Guez. La disparition de Josef Mengele (Grasset)
  • Yannick Haenel. Tiens ferme ta couronne (Gallimard)
  • Véronique Olmi. Bakhita (Albin Michel)
  • Alexis Ragougneau. Niels (Viviane Hamy)
  • Monica Sabolo. Summer (Lattès)
  • Eric Vuillard. L’ordre du jour (Actes Sud)
  • Alice Zeniter. L’art de perdre (Flammarion)

14-18, Albert Londres : «Ils ont accepté ce ciel d’eau et ces marécages.»



Sous la pluie, dans la boue

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français des Flandres, 10 octobre.
M. de Turenne a déclaré : « Pour faire la guerre dans les Flandres, il faut être fou. » M. de Turenne n’avait probablement pas dit toute sa pensée, sinon il aurait ajouté : « Il faut être fou ou sûr de soi. » Les Britanniques et les Français qui se battent à cette heure dans le pays flamand nous amènent à rectifier feu M. le maréchal. Aucune démence dans leurs décisions, simplement un jugement ferme, une volonté tenace.
Pourquoi M. de Turenne avait-il prononcé sa phrase ? Parce qu’il pleuvait sans cesse. Il pleut toujours. Le ciel et le terrain n’ont rien gagné avec les siècles. Impropres ils étaient aux marches des armées, impropres ils sont restés.
Quoique se plaignant déjà des désavantages de la contrée, M. de Turenne, vu de nos jours, n’était pas à plaindre. Que dirait-il alors, s’il était le général Anthoine ? Turenne n’avait besoin que de marcher, Anthoine, en plus, a besoin d’y voir, or, il n’y voit rien. Les avions ne peuvent pas ici fournir leur travail. Quand une journée par hasard est favorable, elle ne l’est guère que pendant deux heures. On s’en tire autrement. Par un autre moyen on règle l’artillerie, ce moyen, le général Anthoine le garde pour lui. Cet artilleur a son secret.

Le « Sorcier » et le « Météore »

Pluie, boue, froid, brume, voilà dans quoi sont les Alliés du Nord. Si, non contents d’y tenir, ils s’y battent, c’est qu’ils ont leurs raisons. Ils ont, d’ailleurs, accepté ce ciel d’eau et ces marécages. Leurs moyens, leur endurance sont calculés d’après le maximum de difficultés à subir. Ayant haussé leurs âmes, ils se sont installés dans cette terre inhabitable et l’habitent, comme s’il n’y en avait pas d’autre plus commode. La pluie, ailleurs, n’est pas prévue dans le programme des offensives, ici elle l’est. Dans chaque armée se trouve un homme de science qui prédit le temps ; dans l’armée française, il s’appelle le sorcier ; dans l’armée anglaise, le météore. Pour ne pas lui faire de peine, l’armée anglaise des Flandres, quoique sachant à quoi s’en tenir, continua à interroger son météore. Le météore, las d’avoir toujours pronostiqué le malheur, s’accrochait aux plus légers symptômes de beau temps, dès qu’il en apercevait un, il se précipitait au quartier général pour l’annoncer. Au début, nos alliés le crurent, ils tablèrent sur ce beau temps, mais quand il se produisait, il était si fugitif qu’ils convinrent qu’il ferait toujours mauvais.
Et malgré cela, depuis trois mois l’offensive continue. De périodes en périodes, les Franco-Anglais repoussent le Boche. Ils le délogent chaque fois d’une position heureuse choisie par lui. Bientôt nos alliés seront à Passchendaele, dernière défense naturelle de l’ennemi. Qu’arrivera-t-il à ce moment ?

Notre victoire s’accroît

Mais cela est de demain. Revenons au présent. Par trois fois hier, les Allemands ont contre-attaqué. Leur principal effort fut contre la ferme de la Victoire, la ferme nous resta, la victoire aussi. Elle fut même accrue. C’est du bois de Papegoed qu’ils partirent pour nous arracher leurs biens perdus, ils furent ramenés en arrière et, puisque, pour les ramener, les nôtres durent avancer, ils en profitèrent, puisqu’ils étaient là, pour prendre la ferme de ce bois. Toute l’affaire fut si vivement menée que, durant ces deux journées, les bataillons de première ligne seuls donnèrent. Le bélier défonce méthodiquement le mur ; le général Anthoine à travers sa sévérité est content.

Le Petit Journal, 11 octobre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

mardi 10 octobre 2017

14-18, Albert Londres : «Ils vainquirent les hommes et la boue.»



L’attaque française

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français des Flandres, 9 octobre.
Collaborant avec les Britanniques, des Français se battent dans les Flandres. Ils forment l’armée Anthoine. Elle attaqua ce matin et fut victorieuse.
Depuis trois mois, c’est la sixième pointe que, dans ce sol de boue, ils portent aux Allemands. Le 31 juillet, le 16 août, le 20 et le 26 septembre, le 4 octobre, sont les dates des cinq premières. La sixième est de cette aurore. Fidèle à son passé, l’ennemi recula.

Sous la pluie, dans le vent

Il était 5 h. 20. Toute la nuit le vent avait soufflé à pleine vitesse. Il avait plu aussi. Il pleuvait et il ventait d’ailleurs depuis de longs jours. Pour mener la guerre sous ce ciel qui ne cesse de fondre en eau, il faut être ou sorcier ou optimiste. Expliquons-nous : il faut être sorcier pour deviner le temps ou optimiste pour s’en moquer. Que le général Anthoine soit sorcier, voilà ce que je ne voudrais avancer ; mais qu’il soit optimiste, cela je l’affirme. Hier soir, il pleuvait à vous transpercer trois caoutchoucs superposés, voire goudronnés. Le général Anthoine n’en eut pas le cœur mouillé, il dit : « On attaquera demain à 5 h. 20. »

La vue est libre, la haine aussi…

La bataille se passait sur un champ de plain-pied. Comme nous la vîmes hier, ainsi doivent toujours l’imaginer les enfants. Rien ne séparait les adversaires. Plus de crêtes, plus de monts, plus de ravins, les cotes éminentes de ces tristes plaines s’appellent la cote 4, la cote 6 ; plus que le spleen qui s’étend sur toutes ces terres humides, c’était plat. Nous étions sur l’Yperlé à Steenstraete. Entre les Français et les Boches pas un observatoire, pas une cheminée. De l’un à l’autre la vue était libre et la haine aussi. En face de nous, en bordure de la forêt d’Houthulst, les pièces allemandes tiraient leurs éclairs, trouaient le proche horizon. Derrière nous, c’étaient les pièces françaises. Le bruit de nos départs mangeait le bruit de leurs arrivées. Sous le vacarme le sifflement des nôtres, on voyait, sans les entendre, éclater les marmites. Face à face, visage découvert, les artilleries se battaient. Nous étions à Steenstraete. Nous y étions sans y être, car Steenstraete n’est plus.
De la cour de la ferme du Rossignol (comme s’il était possible qu’un rossignol eût jamais chanté par ici), de la cour donc de cette ferme nous regardions le vaste champ où montait autrefois le houblon et où s’élevaient à cette heure des geysers de boue et de fumée. Ici comme à Verdun de glorieuses vedettes sanglantes nous entouraient. Il n’est pas un coin du grand pays barbare des tranchées où, quand vous vous faites décrire l’horizon, vous n’en voyiez surgir quelques-unes. De Steenstraete, c’est au nord, tout près, à quinze cents mètres, la Maison du Passeur où tant de Joyeux passèrent en effet et repassèrent, c’est au fond la forêt d’Houthulst, dont les profondeurs cachent depuis trois ans un des principaux chantiers de mort de l’ennemi, c’est Bixschoote, et c’est au milieu le ruisseau encore obscur et qui demain, à 5 heures 20, sera glorieux, le ruisseau Saint-Jean que bordent les nôtres et qu’à la grenade ils traverseront.
Leur attaque se fera sur 2 kilomètres ; le premier bond doit les porter entre la ferme de la Victoire et la ferme d’Annibal. Si vous avez une carte, ne vous crevez pas les yeux, vous ne découvrirez pas ces noms. Leurs parrains ne sont pas des officiers d’état-major, ce sont les poilus…

On attaque à 5 heures 30 !

Il pleut. Il pleut de façon écœurante. L’artillerie continue bien son massacre, mais c’est au travers des nuages et l’on ne peut pas dire que ce soit la meilleure méthode pour démolir ses objectifs.
Enfin, quand on n’est pas sorcier, il faut être optimiste. Que le ciel le veuille ou non, on attaquera à 5 h. 20. Dans ce pays lugubre, toute la nuit les feux des canons vont former la voûte.
3 heures du matin, la pluie cesse. Le canon redouble. L’artilleur de l’armée française des Flandres ne vend pas sa mort au compte-gouttes ! 5 h. 20, c’est décidé depuis la veille. L’infanterie française se lève sur le ruisseau Saint-Jean.
Le terrain n’est qu’un marécage, les trous d’obus sont autant de baignoires et ils n’avancent que de trous d’obus en trous d’obus. Lutte contre les hommes, lutte contre la boue. Magnifiques ! et si ce mot pouvait être réservé, c’est aux fantassins, seuls, qu’il devrait aller. Ils vainquirent les hommes et la boue.

L’attaque, ce fut la victoire

À 7 h. 25, ils atteignaient leur premier but, repartaient ; à 11 heures, ils avaient tout enlevé : les blockhaus bétonnés, les fermes Lannes, d’Islande, Houard, Catinat, Lassalle, les ruines de Veldhœck et les ruines de Mangelaere.
Ils avaient avancé de 1 800 mètres, ramené 300 Boches, 2 canons, 3 mitrailleuses.
Veinards pour une fois, ils étaient tombés en pleine relève boche, ils chassèrent les arrivants, et la relève, c’est eux qui la firent.
Le Petit Journal, 10 octobre 1917.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

lundi 9 octobre 2017

L’homme invisible, version moderne

Roman de formation dans sa première moitié, Stone Junction évolue ensuite vers le thriller fantastique. Un mélange des genres risqué mais dont Jim Dodge, salué par Thomas Pynchon dans sa préface, fait un festival très réussi. Il embrasse large et séduit par la multiplicité de thèmes qu’il prend la peine d’approfondir suffisamment pour que le lecteur ne se sente jamais stupide.
Sauf quand Daniel Pearse, le personnage principal, apprend à gagner aux cartes. Le récit de longues parties sera bien obscur pour le non connaisseur. Mais peu importe : l’obscurité même est un moteur d’un ouvrage où interviennent bien des données ésotériques. Parmi celles-ci, l’association qui a recueilli Daniel à la mort de sa mère n’est pas la moins étrange. L’AMO – Alliance des Magiciens et Outlaws – rassemble des membres qui vivent en marge de la société et possèdent tous des talents utiles à la bonne marche des activités illégales qui sont les leurs.
Initié par quelques-uns d’entre eux à la maîtrise de domaines dont il ne comprend pas la pertinence – la méditation, l’effraction, le jeu, etc. –, Daniel se construit une personnalité qui l’amène à une perception supérieure du monde. Et à la maîtrise de l’invisibilité qui lui permettra de dérober un énorme diamant aux pouvoirs mystérieux.
Résumer l’histoire est un peu vain. Car elle vaut surtout par les couches multiples qui lui donnent une étonnante épaisseur. Et conduisent à accepter les faits les plus irrationnels : dans ce cadre, ils sont bienvenus. Tout ce par quoi passe Daniel enrichit non seulement son expérience mais aussi la nôtre, cas exceptionnel d’une transmission de l’indicible – ou réputé tel.
On devine les réticences : quoi, encore un fatras occulte digne d’un Alchimiste ? (Pour reprendre le titre d’un célèbre roman de Paulo Coelho.) Pas du tout. Stone Junction puise, certes, dans un fonds commun à toutes les pensées… disons, moins logiques. Mais il le fait avec une manière qui enthousiasme. Et où se retrouve un souffle qui est celui-là même d’un grand roman.

jeudi 5 octobre 2017

La mort d'Anne Wiazemsky

Anne Wiazemsky a tenté de partir discrètement, au moment où tous les journalistes littéraires avaient les yeux tournés vers Stockholm. C'est raté: sa disparition touche bien des lecteurs, une multitude de cinéphiles, les nostalgiques de François Mauriac dont elle était la petite-fille, les vieux lycéens qui, à leur Goncourt de 1993, avaient élu Canines. Qui d'autre? Vous? Moi, en tout cas, bien que, sans explication à fournir, ma fréquentation de ses romans ait duré peu de temps, de 2009 à 2016, c'est-à-dire à la publication de Mon enfant de Berlin jusqu'à la réédition en poche d'Un an après. Trois titres sur une quinzaine. J'airais pu, j'aurais dû, faire mieux. Mais c'est assez pour s'attacher...

Claire a 27 ans, un fiancé et elle est la fille de François Mauriac. Elle a besoin d’oublier tout cela, de devenir elle-même. « Claire souhaite que l’on reconnaisse en elle une ambulancière de la Croix-Rouge, une combattante. » En 1944, alors que la guerre se termine avec des soubresauts violents, un intermède parisien pendant lequel elle retrouve sa famille lui pèse. Mais sa section de la Croix-Rouge l’appelle après le 8 mai 1945, se prépare à faire mouvement vers l’Allemagne. L’occasion lui est offerte de quitter le rôle pour lequel elle semblait faite, d’abandonner un chemin trop bien balisé. L’occasion d’être libre…
En août, elle est à Berlin, ville défaite où les survivants meurent de faim. Elle habite avec cinq autres jeunes femmes dans le réfectoire d’un ancien collège de garçons. « La vie à Berlin est passionnante à condition de ne pas être berlinois », écrit-elle à sa mère en septembre. D’ailleurs, peu de temps après, elle est logée plus confortablement, bénéficiant d’un privilège dont elle a conscience, mi-coupable, mi-consentante. Puis c’est la rencontre, décisive, avec Yvan Wiazemsky, dit Wia, officier français d’origine russe qui n’a jamais entendu parler de François Mauriac. L’anecdote est rafraîchissante. Pas suffisante, bien sûr, pour engendrer l’amour. Mais le reste suit, malgré l’absence de points communs – ou grâce à cette absence. Les premières années de bonheur enfuies, les différences apparaîtront plus grandes, créant une distance au lieu du rapprochement initial. Ce sera après la naissance de Mon enfant de Berlin.
Anne Wiazemsky est cet enfant, alors que Claire espérait un fils. Et elle raconte, en fait, l’histoire de ses parents. Elle entremêle les lettres et le journal de sa mère avec des transitions où elle imagine les scènes. Il est difficile de savoir ce qui l’emporte, de la réalité ou de la fiction. Mais il est de bon ton d’affirmer que le roman impose sa vérité. Surtout quand, comme ici, c’est le cas. Grâce à l’écriture ciselée d’Anne Wiazemski, les pages plus personnelles se mêlent adroitement aux sources authentiques.
Sur les deux plans, la ville de Berlin est bien plus qu’un décor. Elle est, pour Claire et Yvan, une ville adoptée dans un choix délibéré. Ils se sont rencontrés là, c’est là qu’ils veulent vivre. C’est là aussi que doit naître leur premier enfant. L’accouchement a été confié à un médecin allemand, comme une évidence – et tant pis si l’évidence se teinte ensuite d’une couleur moins plaisante quand le médecin est arrêté, jugé et exécuté pour ses crimes de guerre. L’époque est celle d’une transition, entre la fin de la Seconde guerre mondiale et le début de la guerre froide. On ne pense qu’à la reconstruction. Reconstruction d’une ville et construction d’un bonheur qui efface bien des souffrances, avec sans doute un brin d’égoïsme. Mais c’est une leçon de vie, comme il s’en écrit sans qu’il soit nécessaire de peser le pour et le contre sur les plateaux de la balance d’une hypothétique justice.

Cette année-là, 1966, devait surtout être, pour Anne Wiazemsky, 19 ans, l’année du bac. Elle avait échoué en partie et devait passer, en septembre, un oral de rattrapage. L’affaire était prise très au sérieux dans une famille où manquait le père, décédé, et sur laquelle régnait la grande figure, si grande qu’elle en devenait un peu effrayante, de « bon-papa », François Mauriac.
L’année précédente, Anne a réussi, malgré tout, à tourner dans un film. Elle rêvait d’être actrice, c’est fait. Au hasard Balthazar, de Robert Bresson, où elle fait sa première apparition à l’écran, est même un événement. Roger Stéphane, qui l’a beaucoup aimé, lui consacre toute un numéro de Pour le plaisir, son émission de l’ORTF. Plusieurs cinéastes y témoignent de leur enthousiasme. Parmi eux, Marguerite Duras, Louis Malle ou… Jean-Luc Godard. Entre la jeune actrice et le cinéaste qui a déjà réalisé une quinzaine de films, il s’agit de la troisième rencontre, brève et aussi manquée que les deux précédentes : elle descend un escalier et se cogne contre lui, qui le monte. « Crétin ! Imbécile ! Idiot » crie-t-elle, avant de voir de qui il s’agit.
Elle a beaucoup aimé Pierrot le fou et Masculin féminin, il l’a remarquée depuis un an, avant même de passer sur le tournage d’Au hasard Balthazar. Dix-sept ans les séparent. Il a récemment divorcé d’Anna Karina. On lui prête une liaison avec Marina Vlady. Il a tout pour effrayer Anne qui lui écrit pourtant, sur les conseils d’un ami. Celui-ci lui a dit : « C’est un homme très seul, vous savez. » Contre toutes les apparences…
Leur première véritable rencontre est un étourdissement partagé. Il lui offre des quatuors de Mozart, Nadja, d’André Breton. Elle est sous le charme. Lui aussi, et depuis plus longtemps, lui explique-t-il, depuis qu’il a vu dans Le Figaro une photo du tournage de Balthazar : « Je suis tombé amoureux de la jeune fille de la photo. » Il est cultivé, drôle, il veut conquérir Anne et elle cède volontiers.
Trente-cinq ans plus tard, le roman autobiographique où elle raconte cette Année studieuse restitue l’allure virevoltante sur laquelle elle se déroule. Car les choses vont vite. Il faut quand même le réussir, ce bac – ce sera fait, en partie grâce à Francis Jeanson qu’Anne a rencontré lors d’un cocktail chez Gallimard, qui devient un ami puis, avec sa femme, les amis du couple. Francis Jeanson trouvera sa place dans le film qu’Anne tournera sous la direction de Godard, La Chinoise. A le voir aujourd’hui, il s’agit d’ailleurs à peu près de la seule scène intelligible. Le reste trempe dans les prémisses de mai 68. La faculté de Nanterre, où Anne s’est inscrite, s’emplit de discours sérieux et définitifs basés sur le vrai communisme, celui du Petit livre rouge de Mao. Sur le campus, on croise (dans le roman, pas dans le film) un étudiant rigolard et dragueur qui revendique la compagnie d’Anne en vertu de la solidarité des roux – il deviendra plus célèbre en 1968…
En juillet 1967, ils se marient en secret et en Suisse. Après la brève cérémonie et un verre de vin blanc au café le plus proche le maire leur dit au revoir : « A la prochaine, monsieur Godard ! » La phrase les amusera pendant des semaines. Peu de temps après, le Festival d’Avignon accueille une projection de La Chinoise, précédée d’une mémorable conférence de presse lors de laquelle Jean Vilar parle sans cesse de La Tonkinoise.
On rit beaucoup avec Anne Wiazemsky et Jean-Luc Godard. On oublie aussi leur différence d’âge : ce sont deux enfants qui s’ébrouent, heureux de vivre et de s’aimer.

Un an après (2015)
Mai 68 avec Godard, un angle singulier sur les événements qui ont bousculé la vie française. La narratrice, qui a épousé le cinéaste l’année précédente (Une année studieuse), hésite, devant les manifestations, entre enthousiasme et rejet. De la même manière qu’elle cherche à préserver sa carrière d’actrice sans mettre son couple en péril. Mais comment accepter un rôle proposé par Bertolucci sans renier Godard ? Et faire du patin à roulettes dans les rues vides de Paris, est-ce un engagement ?

Prix Nobel de littérature : Kazuo Ishiguro

J'ai beaucoup lu Kazuo Ishiguro - et souvent beaucoup aimé. Nos chemins se sont croisés trois fois - mais je n'ai plus de traces écrites de la première. Voici ce que mes archives ont conservé, précieuse mémoire pas si morte qu'on le dit parfois, à l'occasion d'un Prix Nobel de littérature qui, forcément, me réjouit. (Même si j'avais préparé autre chose.)

Le troisième roman de Kazuo Ishiguro commence par étonner, puis il laisse une impression de perfection. Cet écrivain anglais d’origine japonaise s’était, dans ses deux premiers livres, construit un Japon mythique. Et le voici occupé à décrire une Angleterre tout aussi mythique, par l’intermédiaire d’un majordome, Stevens, qui assume tous les clichés d’une civilisation où le service a été élevé au rang d’un art et d’un devoir. On s’attache à ce Stevens qui réfléchit à sa condition et à son passé pendant un petit voyage qu’il fait pour retrouver Miss Kenton, une gouvernante avec laquelle il a travaillé et qui est probablement sa seule faille : il ne se l’est jamais avoué, mais elle lui manque, et ils auraient pu partager ensemble autre chose que le sens de leur mission presque sacrée.
Kazuo Ishiguro raconte tout cela avec un naturel d’autant plus extraordinaire qu’il est évidemment une pose – mais elle est devenue une seconde nature chez Stevens, qui ne s’imagine de toute manière pas différent.
Stevens n’a presque jamais quitté Farlington Hall et il a même survécu à son patron, Lord Darlington, remplacé maintenant par un Américain, ce qui est évidemment très différent puisque ce Mr. Farraday n’a aucun sens des rapports qu’il devrait établir entre lui-même et son majordome. Sans avoir voyagé ni être sorti dans le monde, Stevens a le sentiment d’avoir eu beaucoup de chance : il a côtoyé, en effet, avant la Deuxième Guerre mondiale, de grands hommes politiques que Lord Darlington, poussé par on ne sait quel idéal pacifiste né de ses remords après la victoire de 1918, cherchait à rapprocher par-dessus la séparation entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne. La naïveté de Stevens au sujet des agissements de son patron est totale. Il n’a d’ailleurs pas à y réfléchir, comme il le dira à Lord Darlington un jour où celui-ci, assailli de doutes, aura la faiblesse de demander conseil à Stevens.
Ce majordome pense avoir approché de la perfection le jour d’une grande réunion politique organisée par Lord Darlington. Ce jour-là, le service devait être plus irréprochable que de coutume afin de ne pas troubler la reconstruction du monde. Mais le père de Stevens, qui avait été son modèle avant de beaucoup décliner, au point qu’il avait fallu le réduire à un rôle subalterne, a eu la mauvaise idée de mourir. Il n’aurait pu choisir plus mal son moment. Stevens, en revanche, fut parfait, comme le montre cet invraisemblable dialogue qu’il eut avec Miss Kenton lorsqu’elle lui demanda, à propos de son père à l’agonie :
« Voulez-vous monter le voir ?
— Je suis très occupé pour le moment, Miss Kenton. Dans un petit moment, peut-être.
— Dans ce cas, Mr. Stevens, me permettrez-vous de lui fermer les yeux ?
— Je vous en serais très reconnaissant, Miss Kenton. »
Le choix du personnage, un majordome très ancré dans une certaine tradition britannique, a de quoi surprendre de la part d’un écrivain d’origine japonaise.
J’ai choisi ce majordome pour illustrer une tendance à essayer de dissimuler ses émotions, à ne pas montrer ce qu’on ressent. Il symbolise un peu, en le caricaturant à l’extrême, le dévouement dont on peut faire preuve à l’égard d’une carrière, à l’égard d’un engagement professionnel. Ce dévouement est tel qu’il entraîne ce majordome à nier complètement sa capacité à exprimer l’amour, la chaleur, la tendresse, les sentiments humains.
La seconde raison pour laquelle j’ai choisi ce personnage, c’est l’aspect de fable politique du livre. J’ai voulu montrer les rapports qui existent entre les petits personnages humains ordinaires que nous sommes et le pouvoir politique. Evidemment, ça se greffe un peu sur mon histoire personnelle. J’étais étudiant à la fin des années soixante et dans les années soixante-dix, à une époque à laquelle on sentait qu’on avait une certaine responsabilité par rapport au monde et qu’on était tenu d’essayer de changer les choses pour les améliorer.
En fait, il se peut très bien que, comme le majordome du livre, nous faisons tous notre petite tâche, chacun de notre côté, du mieux que nous pouvons, en pensant que nous contribuons à quelque chose de très grand parce que nous travaillons pour quelqu’un qui nous dépasse peut-être et que nous contribuons de cette manière à l’histoire. Mais en dernier recours, on ne sait pas vraiment ce que ça donne…
Etes-vous un écrivain très ambitieux ?
Ce n’est pas une question d’ambition. Je suis tout à fait au début de ma carrière, j’ai l’impression qu’il y a énormément de choses que je n’ai pas encore faites et que je dois faire. Je ne cherche pas à me comparer avec d’autres écrivains, donc dans ce sens-là je ne suis pas ambitieux. Mais je suis très ambitieux par rapport à moi-même, je me fixe personnellement des objectifs : explorer des choses que je n’ai pas encore faites. C’est peut-être une chance d’avoir récolté des prix littéraires si tôt, parce que maintenant j’en suis débarrassé. Je n’ai pas envie de continuer à écrire les mêmes livres toute ma vie sous prétexte que je le fais bien et qu’on me l’a dit. Mon admiration va plutôt à des gens, à des artistes qui justement changent tout le temps et ne s’obstinent pas à faire toujours les choses pour lesquelles on a dit qu’ils étaient bons. C’est pour ça que j’admire Miles Davis qui a eu le courage de changer, Dylan aussi, bien que maintenant ça se dégrade un peu, Picasso, etc.
Vous inscrivez-vous dans le renouveau de la littérature britannique dont Salman Rushdie est un exemple ?
On ne peut pas évoquer l’affaire Rushdie ici, c’est trop compliqué, mais il est une figure importante de la littérature contemporaine. Il n’écrit pas uniquement pour des lecteurs britanniques. C’est une tendance qu’on retrouve chez tous les écrivains de cette nouvelle génération. Par exemple, en voyageant comme je le fais maintenant, je me rends compte qu’il y a un tas de petits détails qui ont une signification pour des lecteurs d’autres pays. Et je pense que les écrivains de ma génération font de même. Ils ont une expérience de la vie aux Etats-Unis, ou dans les pays d’Asie, par exemple, et ils en tiennent compte dans leur écriture. Tout cela va dans le sens d’une ouverture beaucoup plus grande.

Kazuo Ishiguro a gardé son air d’étudiant attardé. Ni le temps ni le succès (celui des Vestiges du jour) ne paraissent avoir de prise sur lui. L’écrivain a, certes, un peu plus de quarante ans, il a gagné en maturité et peut-être aussi en lucidité sur son propre travail. Alors, qu’est-ce qui a changé ? La réponse est, bien sûr, dans L’inconsolé. Et peut-être un peu aussi dans ce que Ishiguro nous a expliqué il y a quelques jours, lors d’un bref passage à Paris à l’occasion de la sortie en français de son dernier roman.
Vos premiers romans étaient japonais, vous avez écrit un roman très britannique, et voici un roman très européen. Peut-on dire les choses ainsi ?
Peut-être. Mais, bien que cela se situe en Europe de l’Est, cela pourrait être n’importe où. Le livre n’est pas lié à un endroit spécifique. Dans mes livres précédents, j’avais fait beaucoup de recherches documentaires pour me renseigner sur les époques et les lieux, mais l’essentiel était dans la psychologie des personnages, malgré la plus grande précision du contexte que pour L’inconsolé. Je voulais, ici, créer un paysage imaginaire de manière à ce que le lecteur puisse croire que les choses arrivent chez lui.
Inévitablement, on pense quand même à une partie de l’Europe…
J’ai été obligé de choisir un endroit pour donner des noms aux rues. Cela aurait pu être des noms scandinaves, ou français, ou italiens. Finalement, c’étaient des noms allemands… J’étais déjà très loin dans l’écriture, et je n’avais pas encore décidé de situer le roman en Europe de l’Est. C’est arrivé très tard. J’avais besoin d’une liste de noms allemands, et je cherchais un annuaire de téléphone allemand. Mais, en fait, c’était difficile à trouver à Londres. En revanche, j’avais sous la main beaucoup de livres sur le football, et il y a toujours eu des équipes allemandes. Les noms des personnages secondaires de L’inconsolé viennent de là. J’aurais aussi bien pu prendre des noms dans des équipes belges, et donner des noms flamands aux personnages secondaires. C’est volontairement que je n’ai pas voulu entrer dans les problèmes politiques. J’ai donc évité de situer les choses dans un ex-pays communiste. Par ailleurs, je sens bien que les émotions de mes personnages ne correspondent pas à celles des Latins, ou des Français…
Au fur et à mesure que vous écriviez le livre, la ville a-t-elle pris dans votre esprit une réalité topographique ?
En fait, non. La ville change tellement dans le livre qu’il est impossible d’en dessiner un plan. Il était beaucoup plus important pour moi d’imaginer et de comprendre les lois qui géraient ce monde et cette ville. Je ne parle pas seulement des lois de l’espace, mais aussi des comportements humains. Evidemment, ces lois-là sont différentes de celles qui régissent le monde où nous vivons. Et je sentais qu’il fallait quand même des règles.
Ce monde possède donc sa propre logique ?
Oui, exactement. Si Monsieur Ryder, au milieu du livre, devenait un éléphant ou un oiseau, il n’y aurait pas de logique pour le lecteur. Ce serait aussi peu correct que si cela arrivait dans un roman réaliste. Souvent, je me posais des questions de ce genre-là en écrivant le livre. Je voulais sentir une logique interne, et que le roman ait un sens, comme un roman réaliste. Un roman où n’importe quoi peut arriver induit l’idée que la vie n’a pas de sens…
Quand Ryder arrive dans cette ville, le lecteur ignore qu’il la connaît déjà. De votre côté, le saviez-vous ?
Oui. Je savais tout de son passé, de son avenir, de ses angoisses. Mais, au lieu de me servir de flash-back, comme dans mes livres précédents où on découvrait la vie du héros à travers ses souvenirs, ici, les choses se découvrent de manière plus onirique. Ryder trouve des échos de son passé, de son enfance, dans les rencontres bizarres qu’il fait dans ce monde bizarre. Cela fonctionne un peu comme les rêves. Ce soir, je pourrais faire un rêve dans lequel il y aurait le portier de nuit de l’hôtel, parce que l’image de son visage est entrée récemment dans ma tête. Et il se peut qu’il joue le rôle de quelqu’un qui a beaucoup plus d’importance dans ma vie, simplement parce que son visage était disponible et que je m’en suis servi. L’idée, ici, c’est que vous découvrez la vie de Ryder à travers une méthode similaire.

Nocturnes (2010)
Le roman a beaucoup fait pour la notoriété de Kazuo Ishiguro, surtout quand il est passé par le cinéma. Les vestiges du jour, son troisième livre, avait été couronné par le Booker Prize avant qu’Anthony Hopkins incarne à l’écran le majordome du livre – le « butler ». On sait moins que son entrée publique en littérature s’est faite en 1981 par la publication de trois nouvelles dans un ouvrage collectif qui précédait d’un an son premier roman, Lumière pâle sur les collines. Ishiguro revient à la nouvelle avec Nocturnes, un premier recueil personnel très concerté de textes assez longs. C’est un régal.
Le sous-titre, Cinq nouvelles de musique au crépuscule, fournit des indications précises, presque cliniques, sur le livre. Celui-ci regroupe en effet cinq nouvelles qui parlent de musique et de crépuscule – mais parfois au sens figuré, comme dans la vie.
Dans « Crooner », un guitariste de rue polonais, qui travaille aux terrasses de Venise avec différents groupes, rencontre le chanteur américain Tony Gardner. Plus qu’une légende à ses yeux : le consolateur de sa mère qui l’écoutait pour oublier les contraintes du régime communiste. Non seulement ce héros lui parle, mais il lui demande de l’accompagner le soir pour la sérénade qu’il veut donner d’une gondole pour son épouse Lindy, sous la fenêtre de leur chambre. L’honneur est immense. Et la réalité, cruelle. Tony Gardner, qui veut relancer sa carrière, doit divorcer pour revenir sous les projecteurs au bras d’une femme plus jeune et plus jolie…
Ironiquement, l’avant-dernière nouvelle remet Lindy Gardner en scène, après le divorce. Elle est la voisine de chambre de Steve, saxophoniste doué mais au visage ingrat. Le producteur de celui-ci l’a convaincu de la nécessité d’une chirurgie esthétique après laquelle le succès ne devrait pas tarder. Lindy et Steve, le visage bandé, attendent la cicatrisation, font connaissance et tuent le temps. Soumis à la loi des apparences qui semble bien supérieure aux vertus du talent.
Comme ces deux textes, les trois autres mettent face à face, dans une relation conflictuelle, l’ambition artistique d’un musicien et les contraintes de l’existence. L’incompatibilité se vit dans la douleur, et parfois la douleur s’apaise provisoirement, quand une complicité s’établit entre deux personnages. Mais la fragilité est une constante des rapports humains décrits ici, vibrant d’un espoir qui ne se réalisera jamais vraiment.
Ishiguro nouvelliste ne décevra pas les lecteurs de ses romans. Il tient la note juste, chaque fois pendant une cinquantaine de pages. Il plonge au cœur des contradictions et, sans chercher à les résoudre, les éclaire d’une forte empathie pour ses personnages. Si bien que l’on sort de ce recueil à la fois bouleversé et apaisé. Une autre contradiction que l’on ne cherchera pas à comprendre.

Un secret rôde dans le roman d’Ishiguro. On en devine peu à peu la teneur. Ce qui fait de ses personnages des êtres d’exception appartenant à un… élevage particulier. Leur statut n’interdit pas les émotions. Mais ils ne savent pas très bien qui ils sont. Kath, devenue adulte, effectue un retour sur leur enfance. La lumière se fait sur des événements qui étaient restés incompréhensibles. L’écrivain d’origine japonaise avance à petits pas, comme avec incrédulité, vers la connaissance.

Commençons par là, même s’il nous en coûte : le nouveau roman de Kazuo Ishiguro est une déception. Une déception relative, certes, et malgré tout un bon livre. Mais l’auteur des Vestiges du jour et de quelques autres ouvrages très réussis avait habitué à mieux et Le géant enfoui, son premier roman depuis dix ans, était porteur d’un espoir immense – et démesuré.
Ishiguro est un caméléon : il a prouvé à suffisance sa capacité à évoquer des époques et des lieux différents. Le voici lancé dans une épopée post-arthurienne où la magie est un élément naturel de l’environnement et où ce qui nous semble fantastique est intégré au quotidien. Axl et Beatrice, le couple dont les aventures sont au cœur du récit, souffrent ainsi, comme les autres habitants de leur village, d’un effacement de la mémoire. Ils ne savent pas très bien pourquoi, mais une hypothèse prend consistance : depuis longtemps, Querig, une dragonne, hante la région. Elle est vieillissante, moins féroce et dangereuse qu’autrefois, « mais plus d’une force obscure émane de sa présence » et elle serait responsable de la brume de l’oubli…
En route vers le village où habite leur fils, Axl et Beatrice croisent Gauvain, neveu du roi Arthur. Il a été chargé d’éliminer Querig mais, bien qu’il s’en défende – et la manière dont il se défend est la part humoristique du roman –, il peine à mener son entreprise à bien. Lui aussi a vieilli, la trame de la légende est usée, si bien que l’on voit au travers. Et que, malheureusement, les ficelles semblent parfois bien grosses.
Est-ce pour essayer de faire croire à la distance des siècles que le romancier prête à ses personnages des dialogues ampoulés ? On s’amuse, un peu, du mari qui appelle sa femme « princesse » et de Beatrice qui appelle Axl, quand ce n’est pas par son prénom, « époux ». Mais on se lasse assez vite de préciosités qui contaminent aussi d’autres conversations.
Le géant enfoui est un livre qui semble construit de couches superposées mal ajustées, comme si elles ne cessaient de glisser les unes sur les autres et de réclamer leur autonomie. Le contexte des légendes arthuriennes, les paysages, les personnages, la société d’un temps dont nous ne savons pas grand-chose… Tout cela fait un roman attachant par bien des aspects, et irritant par d’autres.