vendredi 23 juin 2017

Un prix sur mesure pour Laetitia Colombani

Le Prix Relay des voyageurs-lecteurs pour La tresse, de Laetitia Colombani, c'est une sorte d'évidence. Ce premier roman a été accueilli avec enthousiasme, les ventes ont suivi, la canicule n'aura pas raison de la boule de neige, au contraire.
Trois femmes, trois continents, trois formes de malheur. Et le courage dont chacune témoigne dans l’adversité, qualité humaine qui doit expliquer, au moins en partie, le succès inattendu mais considérable du premier roman de Laetitia Colombani, La tresse. Soit, pour reprendre la définition fournie dans le livre, un « assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés. » Ce lien noué entre les personnages justifie leur trajectoire individuelle et l’articule avec les autres. La tresse s’écrit, s’allonge et se resserre au fil de chapitres où les personnages alternent.
Smita, à Badlapur, en Inde, est une Intouchable, une impure vouée aux travaux les plus ingrats. Chaque jour, elle remplit son panier des déjections d’une caste supérieure, et rien ne lui permet d’espérer un changement dans son existence. En revanche, elle a décidé que sa fille Lalita ne serait pas ramasseuse de merde et la prépare pour l’école… où, le premier jour, l’instituteur, l’estimant indigne d’apprendre, lui a confié un balai. Lalita a refusé, a été battue, l’école ne sera pas pour elle.
Giulia, à Palerme, en Sicile, doit prendre prématurément la succession de son père, victime d’un accident. Dans l’atelier qu’il dirigeait, les ouvrières fabriquent des perruques, activité traditionnelle rendue possible par la cascatura, coutume locale qui consiste à garder dans ce but les cheveux coupés. Mais la coutume est en voie de disparition, l’activité aussi et Giulia découvre que les comptes de la société sont dans le rouge.
Sarah, à Montréal, a fait de sa vie un modèle d’organisation, en même temps qu’un enfer. Pas une minute libre dans l’emploi du temps qui lui a donné accès à la réussite professionnelle comme avocate. Femme dans un monde d’hommes, gérant à la fois ses journées de mère célibataire et ses multiples rendez-vous. Tout va bien cependant, jusqu’au moment où elle apprend un cancer. La maladie semble moins grave par elle-même que par ses conséquences sociales : Sarah sent qu’elle conduit à une mise à l’écart…
Trois femmes, et autant d’impasses. Parce que femmes, précisément, bien qu’elles évoluent dans des sociétés aux fonctionnements très différents. Il semble que la malédiction première est celle d’un genre sans cesse rejeté dans les marges. Il faut donc une volonté plus grande pour échapper à un destin qui semble tout tracé.
Smita, Giulia et Sarah mettent en œuvre des mécanismes adaptés à leur situation. Ils n’ont rien de commun, sinon que les cheveux sont le chemin qui les réunit. Smita coupe les siens et ceux de sa fille, Giulia se décide à acheter des cheveux en Inde, Sarah va avoir besoin d’un postiche. Elles ne se rencontreront jamais, elles appartiennent cependant à la part de l’humanité qui puise en elle une capacité insoupçonnée de résistance. Et le prouve à chaque instant en choisissant le cours de la vie plutôt qu’en le subissant. C’est une belle leçon.

mercredi 21 juin 2017

Le défi littéraire d’Alessandro Baricco

Le dernier roman d’Alessandro Baricco est un petit miracle : un livre qui semble vous glisser entre les doigts, dont on peine à rassembler les éléments disparates, et ceux-ci pourtant s’assemblent à la perfection dans le mécanisme même qui devrait les dissoudre. Symboliquement – et peut-être un peu plus que cela –, l’auteur qui, dans le roman, est en train de l’écrire perd l’ordinateur où se trouve son manuscrit. Ce qui ne l’inquiète pas vraiment : il en connaît des passages entiers de mémoire et sait qu’il pourra reconstituer les autres sans grandes difficultés.
La Famille – préparez-vous : les majuscules abondent – où arrive la Jeune Epouse qui donne son titre à l’ouvrage bénéficie ou souffre, c’est selon, d’une extrême fantaisie. Celle-ci, qui peut aller jusqu’à passer pour de la folie douce, sert à conjurer des peurs ancrées dans le passé et à masquer des secrets qu’il est inutile de révéler. Sauf, à des moments cruciaux, dans le cadre intime d’un bordel. Parmi les peurs, il y a la nuit, au cours de laquelle les membres de la Famille sont toujours morts et qu’il s’agit d’écarter autant que possible. La tradition de longs et copieux petits-déjeuners est un des moyens mis en œuvre pour conquérir le jour et ignorer la nuit. Mais le Père a décidé de rompre avec le charme maléfique et de mourir le jour. Vaste programme, dont on verra comment il est mené à bien avec la complicité de la Jeune Epouse.
 « Lorsqu’on met de l’ordre dans le monde, affirme le Père, on ne peut pas décider à quel rythme il vous laissera faire. » En effet, les événements, voilés souvent par une ombre mystérieuse, ne se laissent pas apprivoiser aisément. La Jeune Epouse qui, malgré son nom, n’est pas mariée, attend, pour convoler, le retour du Fils. Mais il ne donne guère de nouvelles, est considéré comme disparu. Ce qui n’interdit pas de continuer à l’attendre. La Jeune Epouse est aussi, entre bien d’autres choses, le roman d’une attente dont il faut combler la monotonie par des initiatives improvisées au fil des jours. En général, avec l’apparence du plus grand désordre : « dans cette maison perturbée et dans le secret de nos folles liturgies, harcelés comme nous l’étions par des maladies poétiques, nous étions des personnages orphelins de toute logique. »
Alessandro Baricco n’écrit jamais deux fois le même livre. Il ne cesse, au contraire, d’explorer les chemins aventureux de la création en se lançant des défis dont celui-ci n’est pas le moindre. Si le lecteur se sent égaré pendant une bonne partie du récit, qu’il s’en satisfasse : ce sentiment, puissamment porté par une écriture souveraine, est celui qu’il convient de connaître avant d’être accueilli parmi la Famille.

dimanche 18 juin 2017

14-18, Albert Londres : Le roi retrouvé



Retrouvé et embarqué !

C’est fini. La trace du roi est retrouvée ; il avait, en effet, filé sur Tatoï, mais c’était pour s’embarquer à Oropos.
Le torpilleur français le prit, lui, la reine, le diadoque et toute la famille. Il les conduira à Corfou où ils seront transbordés sur un bateau anglais qui les dirigera sur le Danemark.
Pas une goutte de sang. La tragédie, annoncée par les amis du roi, ne fut qu’une comédie, ajoutons : émouvante.

Le Petit Journal, 15 juin 1917

Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

vendredi 16 juin 2017

Le goût des chiffres de la rentrée littéraire

On ne va pas tarder à entendre des soupirs et des lamentations, à voir de la stupeur et des tremblements: hâtez-vous de lire les romans de l'été, ceux de la rentrée littéraire sont déjà là.
Une libraire parisienne me décrivait les paquets de livres avec lesquels elle revient presque chaque jour, à cette époque de l'année, des présentations que font les éditeurs - est-ce que ça compte dans le tirage, les exemplaires distribués en mai et juin?
Je contemple avec un brin d'inquiétude les 124 livres de la rentrée, à paraître à partir du lendemain de l'Assomption, soit dans exactement deux mois, et qui déjà m'attendent dans mon ordinateur, ma tablette, mon smartphone, démultipliés pour la bonne cause et pour des lectures nomades...
Le chiffre magique, celui qu'annoncera bientôt Livres Hebdo quand il aura fait le compte des romans à paraître à la rentrée, n'est pas encore connu. Misons sur une fourchette raisonnable: entre 550 et 600.
Soupirs, lamentations, stupeur, tremblements...
Mais pourquoi donc s'inquiéter de cette abondance? On aura du temps pour lire. Beaucoup plus de temps que les festivaliers d'Avignon pour voir, entre le 7 et le 30 juillet, les 1480 spectacles proposés par le Off. Dans le genre indigeste, voilà qui est beaucoup plus sérieux. Du coup, la rentrée littéraire, ce sera une sinécure...

jeudi 15 juin 2017

David Grossman, Man Booker International Prize 2017

C'est un écrivain de grand talent, abondamment traduit en français, qui est le lauréat du Man Booker International Prize 2017 - dommage pour Mathias Enard, dont Boussole (pardon: Compass) avait été retenu dans la "shortlist", mais il n'y a qu'un prix et on ne regrettera pas le choix de David Grossman. Pour un roman traduit en français depuis assez longtemps pour que la réédition en poche d'Un cheval entre dans un bar soit parue en août dernier, il y aura bientôt un an, dans la traduction de Nicolas Weill.
Un homme s’écorche vif sur scène, dans un stand-up où il retient parfois son public par des blagues. Mais, le plus souvent, il fait monter la tension en racontant des souvenirs douloureux. Il a demandé à un ami perdu de vue depuis longtemps d’être le témoin de ce désastre calculé. Le besoin de vérité est plus puissant que le désir de plaire. Et le monologue, à peine ponctué d’interventions de la salle ou du témoin privilégié, laisse sans voix.

14-18, Albert Londres : «L’ultimatum est expiré»



À Athènes avant le départ

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Athènes, 12 juin.
Il est midi passé. L’ultimatum est expiré. Constantin n’est pas encore parti. « La foule m’en empêche », dit-il. C’est faux. Je viens de faire le tour du palais ; la foule n’est nullement compacte. Sans bousculer personne, on peut toucher tant que l’on veut chaque barreau des grilles. Constantin joue un dernier hasard.
Les Épistrates, et non le peuple, sont groupés devant les portes du palais ; ce sont eux que le roi appelle « les Athéniens ». Les Épistrates s’enhardissent ; ils crient maintenant : « Non, non ! » Trois ministres, MM. Négris, Demergis et un autre se présentent à cette minute au palais. Les Épistrates les reconnaissent et les empêchent d’entrer : « Vous venez de faire partir notre roi, crient-ils, non, non ! » et ils les forcent à s’en retourner.
Une patrouille de soldats bien triés est envoyée pour faire la police. Ils font cause avec les réservistes.
Le gouvernement occulte, sans aucun succès d’ailleurs, tente sa dernière chance.

Avertissement

Deux heures. Le roi est encore à Athènes ; les torpilleurs attendent à Phalère qu’il veuille bien s’embarquer. Les Épistrates crient toujours : « Non ! Non ! » Un avion français, premier avertissement, apparaît sur la ville ; il passe, à cet instant, au-dessus de l’Acropole.

Nos soldats débarquent

À trois heures, les soldats français mettent pied à terre au Pirée. Le temps est splendide ; l’Acropole, face à eux, de sa beauté implacable, les accueille. Le premier détachement s’installe sur les collines et là, sous le vent, les clairons sonnant, le drapeau tricolore est hissé. Ils sont joyeux, les poilus. Plus de bled, plus de sales villages, plus de terres labourées, mais Athènes. Un officier me serre les mains de joie et me dit, alors que je lui désigne le Parthenon : « Je suis professeur de littérature ; vous sentez ce que je sens. »
Deux cyclistes précèdent la colonne ; un poste grec de vingt hommes les voyant apparaître disparaît à grand pas et rentre dans une maison. Nos poilus passent sur la plage, devant les grands hôtels de Phalère. Les baigneurs, sur la terrasse ou dans l’eau, les regardent ; les trams d’Athènes au Pirée circulent ; les voyageurs, tous debout, la tête et les bras aux fenêtres, agitent leurs mains. Les chemineaux de Sarrail, par la plus belle lumière du monde, montent vers la victoire.
Ce soir, le Pirée, Phalère et leurs alentours seront occupés de détachements qui gagneront les portes d’Athènes.

Où est le roi ?

C’est bien le Roi qui, vers cinq heures trente, passa dans une auto rapide. Mais, depuis, sa piste est perdue. Il est huit heures trente et il ne s’est encore présenté à aucun des embarcadères. Nos agents, en observation sur les routes conduisant à la mer, n’ont pas vu sa voiture. Je les ai battues moi-même ; je n’y ai rencontré que la foule curieuse et les soldats français.
Toutes les présomptions font croire qu’il s’est rendu au château de Tatoï. On le recherche, si je puis m’exprimer ainsi.

Le Petit Journal, 15 juin 1917


La Bibliothèque malgache publie une collection numérique, Bibliothèque 1914-1918, dans laquelle Albert Londres aura sa place, le moment venu.
Isabelle Rimbaud y a déjà la sienne, avec Dans les remous de la bataille, le récit des deux premiers mois de la guerre.
Et Georges Ohnet, avec son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914, dont le dix-septième et dernier volume est paru, en même temps que l'intégrale de cette volumineuse chronique - 2176 pages dans l'édition papier.

dimanche 11 juin 2017

L'art de détourner l'attention

Les prestigieux jurys de prix littéraires que la Terre entière envie à la France vous conseillent pour des lectures d'été. Une manière de vous envoyer regarder ailleurs pendant qu'ils commencent à plancher sur les romans de la rentrée, tous prêts, presque tous déjà envoyés par les éditeurs à celles et ceux qui pourront leur donner un petit coup de pouce ou un grand coup d'accélérateur. Qui chez Gallimard? François-Henri Désérable ou Frédéric Verger? Chez Grasset? Olivier Guez ou Julien Delmaire? Au Seuil? Patrick Deville ou Joy Sorman? Chez Albin Michel? Nicolas d'Estienne d'Orves ou Jean-Michel Guenassia? Chez Actes Sud? Personne, pour ne pas sembler inféodé à un ministère?
Oui, les regards portent vers le mois d'août, voire même septembre pour certains lecteurs qui ne craignent pas de prendre un peu d'avance, maîtres du temps disent-ils - et il en est qui le pensent vraiment...
Mais vous, nous, comment allons-nous passer l'été (qui est d'ailleurs plutôt l'hiver pour moi)? Avec ces listes?
Voici celle du Goncourt, qui y glisse ses prix du printemps:
  • Canesi et Rahmani. Villa Taylor (A. Carrière)
  • Adrien Goetz. Villa Kérylos (Grasset)
  • Raphaël Haroche. Retourner à la mer (Gallimard)
  • Gilles Lapouge. Maupassant Sergent Bourgogne et Marguerite Duras (Albin Michel)
  • Mariam Madjidi. Marx et la poupée (Nouvel Attila)
  • Hugues Pagan. Profil perdu (Rivages)
  • Blandine Rinkel. L'Abandon des prétentions (Fayard)
  • Frank Venaille. Poésie pour l'ensemble de son œuvre 
  • Eric Vuillard. L'Ordre du jour (Actes Sud)
  • Michel Tournier Pléiade (Gallimard)

Et celles du Renaudot:

Romans
  • Salim Bachi, Dieu, Allah, moi et les autres (Gallimard)
  • Mahi Binebine, Le Fou du roi (Stock)
  • Laetitia Colombani, La Tresse (Grasset)
  • Cécile Guilbert, Les Républicains (Grasset)
  • Eric Neuhof, Costa Brava (Albin Michel)
  • Parisa Reza,  Le Parfum de l'innocence (Gallimard)
  • Anne-Sophie Stefanini, Nos années rouges (Gallimard)
  • Abdellah Taïa, Celui qui est digne d'être aimé (Seuil)
  • Tanguy Viel, Article 353 du code pénal (Minuit)

Essais
  • Pierre Benichou, Les absents levez le doigt (Grasset)
  • Kamel Daoud, Mes indépendances (Actes Sud)
  • Guy Hocquenghem, Un journal de rêve (Verticales)
  • Dominique Noguez, Causes joyeuses ou désespérées (Albin Michel)
  • Maud Simonnot, La Nuit pour adresse (Gallimard)
  • Alexandre Tharaud, Montrez-moi vos mains (Grasset)
  • Lisa Vignoli, Parlez-moi encore de lui (Stock)

Vous en faites, bien entendu, ce que vous voulez...

samedi 10 juin 2017

La jouissance dans le crime

L’an dernier, la romancière L.S. Hilton a fait l’objet d’un spectaculaire lancement dans plusieurs pays, en commençant par la Grande-Bretagne. La rumeur gonflait depuis 2015.
L.S. Hilton, jusqu’alors connue d’un cercle limité de lecteurs, pour des biographies ou des romans historiques, a été la première surprise de ce qui se passe autour d’un texte mal parti : « Mon agent l’a détesté. Mon éditeur a refusé de le lire. J’avais un livre que je ne pouvais même pas donner. » Et puis, comme dans un conte de fée, une amie a fait lire le manuscrit à un éditeur, qui s’est emballé, le reste a suivi. Le savoureux récit de L.S. Hilton montre à quel point elle n’imaginait pas avoir écrit un probable futur best-seller :
« Comme de nombreux auteurs, je n’avais toujours pas l’impression de pouvoir compter uniquement sur mes livres pour assurer ma sécurité financière. Je faisais des missions en freelance, et m’étais portée candidate pour des ateliers d’écriture dans une université londonienne. Le jour où j’ai reçu une lettre me disant que je n’étais même pas assez bonne pour qu’on me fasse passer un entretien, je faisais des recherches sur l’utilisation des céréales Weetabix par le Prince Charles comme répulsif à limaces. C’est alors que mon éditeur m’a appelé pour me dire que mon roman venait de se vendre aux Etats-Unis. « Formidable », lui ai-je répondu tout en tapant mon article sur les limaces. Six semaines plus tard, mon éditeur et moi étions dans l’avion, direction Hollywood. »
Maestra s’ouvre par un prologue qui sera, plus loin, fortement amplifié : une partouze chic dans un haut lieu du dévergondage parisien. Avant de retrouver cet endroit et les protagonistes qui s’y ébattent, Judith Rashleigh, l’héroïne, travaille à son épanouissement personnel. Le sexe, qu’elle apprécie en connaisseuse, en est un aspect. Qui lui ouvrira les portes d’un monde où l’argent coule à flot. Mais Judith est surtout, à la manière de L.S. Hilton qui a étudié l’histoire de l’art, une experte. Sous-utilisée chez British Pictures, elle y découvre une escroquerie caractérisée.
Judith en profite d’autant plus aisément pour prendre ses distances avec son employeur que ses activités ludiques et lubriques lui assurent des revenus substantiels. La libertine est ambitieuse, rien ne l’arrête sur le chemin de la réussite, pas même les cadavres qu’elle sème derrière elle. On a essayé de la manipuler, la voici devenue manipulatrice. L’Europe est son royaume, les acheteurs de tableaux à peine certifiés croient trouver une partenaire mais celle-ci est plus retorse qu’eux.
Il y a de la jouissance dans le crime, comme l’exige un thriller conduit par une coupable qu’on ne parvient pas à détester. Les hommes n’ont qu’à bien se tenir. On sort du premier volume le cœur léger, comme Judith, en attendant la suite. Qui, cela tombe bien, vient de paraître en grand format. Et s’intitule Domina. On en reparlera (peut-être).

jeudi 8 juin 2017

Didier Decoin, Prix des lecteurs de L'Express/BFMTV

Postulat: les lecteurs ont du talent.
Démonstration par la qualité des prix littéraires, qu'ils soient attribués par des écrivains, des journalistes, des libraires, des bibliothécaires, ou de "simples" lecteurs - ce que tous ceux qui précédaient étaient aussi, n'en déplaise aux complotistes de toutes les espèces.
Confirmation par le dernier en date, le Prix des lecteurs de L'Express/BFMTV, qui couronne l'excellent Bureau des Jardins et des Etangs, d'un Didier Decoin en grande forme, au moment de l'écriture comme à celui de répondre à mes questions.
Qu’est-ce qui vous a attiré du côté du Japon ?
La littérature, d’abord, que je fréquente depuis longtemps. Je suis tombé « in love » avec le Japon en lisant notamment les Journaux des dames de cour ou Le Dit du Genji qui est pour moi l’invention du roman, de la vraie fiction qui date d’ailleurs de l’époque à laquelle j’ai situé mon propre roman et je n’ai jamais cessé de ma passionner pour cette littérature japonaise que je trouve d’une fluidité, d’une simplicité, d’une beauté classiques extraordinaires.
Donc, une littérature ancienne ?
Mes goûts vont jusqu’à Murakami. A mes yeux, le plus grand littérateur japonais est Yasunari Kawabata. Son portrait est dans ma bibliothèque, juste derrière moi, il regarde par-dessus mon épaule, et de temps en temps je lui demande son point de vue sur ce que j’écris, si ce n’est pas trop mauvais. Il ne me répond pas, mais son regard se fait parfois sévère. C’est vrai que la naissance du roman tel que nous le pratiquons en Occident me semble être liée aux Dames de cour ou à l’admirable Dit du Genji.
Il y a donc longtemps que vous pensiez à écrire un roman japonais ?
Oui, mais c’est toujours le même problème, il faut une histoire. Je savais qu’un jour j’écrirais sur ce monde-là, donc j’accumulais des informations, de la documentation, mais je n’avais pas l’histoire qui me permettrait de développer cet univers. Et la petite Miyuki est née, un jour. Je me rappelle avoir lu dans un magazine qu’il y avait des concours de fragrances au Japon à cette époque-là, comme il y avait des concours de poésie, et je me suis dit que c’était extraordinaire. Moi qui suis passionné par les odeurs, de penser qu’il y avait des concours de parfums, j’ai eu l’idée d’envoyer une petite paysanne sale, souillée de partout, porter son odeur étrange au milieu du raffinement extrême de la cour impériale pour voir ce qui allait se passer.
On pense au Parfum de Patrick Süskind. Vous l’aviez aussi à l’esprit ?
Oui, bien sûr. Je déteste Süskind, je le hais, je voudrais l’écrabouiller.
Vous auriez voulu écrire ce livre ?
Evidemment. Quand j’ai su qu’il y avait un livre qui s’appelait Le Parfum, je me suis précipité dessus et, dès les premières pages, j’ai été effondré, c’était horrible. C’est ça que je voulais faire, moi ! Pourquoi il l’a fait, lui ? En plus, il l’a fait bien, il a fait un livre merveilleux. Je ne peux pas le réécrire, je n’ai même pas l’excuse de dire que je peux le refaire parce qu’il l’aurait raté.
A la fin du roman, vous donnez les dates entre lesquelles vous y avez travaillé. Douze ans, c’est très long, pour vous, non ?
Oui, c’est long pour moi. Mais, dans ce temps, il y a la part de documentation, de recherches, qui a été très longue. J’ai voulu essayer de donner la description la plus authentique possible de ce que pouvait être le monde de Miyuki.
Le livre se passe au XIIe siècle ?
Oui, vers l’an 1100. C’est l’époque où, nous, on a Charlemagne, en gros, à deux cents ans près. On est dans une époque où l’Occident dégouline de partout, c’est le sang, c’est la fureur. Je n’ai pas beaucoup de respect pour les châteaux de ce temps-là. Tandis qu’au Japon, à ce moment-là, il y avait un paroxysme du raffinement. Pas de peine capitale, peu ou pas de guerres, le pays était complètement fermé sur lui-même mais avait atteint un degré de raffinement exceptionnel.
En vous lisant, on se demande parfois si vous avez voulu donner une reconstitution précise de l’époque ou si l’esprit du temps est l’essentiel.
C’est les deux. La reconstitution, c’est le plancher sur lequel je peux marcher. Si je n’ai pas ça, je ne peux pas faire avancer le livre. Quand on écrit de la fiction, il faut avoir des garde-fous, sinon on tombe à l’eau. Et on tombe à l’eau en entraînant son lecteur dans l’abîme. Quel que soit le livre que j’écris, j’ai toujours procédé de la même manière : être le plus précis, le plus solide possible dans la documentation pour me libérer complètement à côté, pour avoir des personnages complètement inventés. Ce que fait Miyuki, c’est invraisemblable, je pense qu’aucune femme ne pourrait le faire. Mais j’ai le droit de le lui faire faire parce que la toile de fond est vraie.
Est-ce qu’on peut dire que c’est une histoire d’amour ?
Ah ! oui ! C’est une histoire de passion, parce qu’elle adore son mari. C’est l’homme de sa vie qui est mort, qu’elle a enterré. Mais, dans son esprit, il n’est pas vraiment mort, il est à côté d’elle, il chemine avec elle. C’est aussi un livre pour dire non au néant. Je ne crois pas au néant, de toute façon. Peut-être que je ne veux pas. Il y a chez moi un refus viscéral du néant, qui se traduit par l’idée que Katsuro marche à côté de Miyuki, qu’elle peut continuer à l’aimer. Ils ne peuvent plus s’entendre, ils ne peuvent plus se parler, mais ils peuvent continuer à s’aimer. Ce n’est pas parce qu’on est dans le silence qu’on ne peut plus aimer.
C’est aussi un livre sur la fidélité, fidélité au travail de Katsuro, d’une certaine manière…
C’est par fidélité à Katsuro, et aussi par déférence envers le village dans lequel elle vit, pour les revenus et pour l’honneur qui est si important chez les Japonais. Si le village de Shimae ne remplit pas sa tâche, le déshonneur sera sur lui, ce qui est intolérable. Katsuro ne l’aurait pas admis non plus. Ils sont liés par ce pacte-là, qui est non écrit bien sûr. Mais les Japonais vivent l’honneur d’une manière permanente. On a perdu le sens de l’honneur.
Une grande place est donnée aussi aux dieux, aux croyances diverses, aux superstitions, aux forces de la nature. C’était important ?
C’est très important, parce que je pense, encore une fois, que c’est une façon de dire que le néant, la solitude absolue n’existent pas. Ce qui fait le plus peur dans le monde, c’est de se dire : je suis tout seul. Tout seul dans la mort, tout seul dans la souffrance, tout seul dans l’inconnu.
Dans le déroulement du roman, il y a une astuce assez habile, au moment où Miyuki couche presque avec le directeur du Bureau des jardins et des étangs, sans savoir qui il est. Vous le dites, en revanche, tout à la fin de cette scène, discrètement, comme si vous n’étiez pas sûr que le lecteur a besoin de le savoir.
Quand j’écris un livre, je pense toujours que le lecteur l’écrit avec moi. Si je suis tout seul, ça ne sert à rien d’écrire. Il y a un co-auteur qui est le lecteur. Donc je lui fais des clins d’œil, des chatouilles, des coucous… C’est moi qui signe le livre mais chaque personne qui le lit peut avoir une vision particulière des personnages. Miyuki n’est pratiquement pas décrite, à chacun de l’imaginer comme il veut.
On sait qu’elle a 27 ans.
Oui, ce n’est pas beaucoup mais, pour l’époque, ce n’était pas mal. Je crois qu’elle ressemble à l’image de la couverture du livre, mais c’est une image personnelle. Si un lecteur me disait : c’est une blonde aux yeux bleus, je ne lui en voudrais pas du tout.
Le titre du livre, « Le bureau des jardins et des étangs », semble détourner le regard de son héroïne. Pourquoi ?
J’ai choisi ce titre parce que c’est le but de Miyuki : arriver au Bureau des jardins et des étangs. Ce qui est important dans le tir à l’arc, ce n’est pas la flèche, c’est la cible. En plus, je trouvais ce titre intrigant et il me faisait rêver. Quand on prononce le mot « jardin » et le mot « étang », ce sont des mots qui me parlent.
Parce qu’il y a toute une vie dedans ?
Dedans et autour. Ce sont des endroits extraordinaires qui sont près de palais. Un étang sacré, ce n’est pas rien.
Nagusa, le directeur, ne supporte pas l’odeur de Miyuki…
Il ne sait pas s’il la supporte ou pas. Il en est extraordinairement troublé. A priori, elle ne sent pas bon. Mais, en réfléchissant bien, peut-être qu’il va changer d’avis.
Toujours est-il qu’il décide de la sauver.
Oui, il décide surtout qu’elle peut lui être extrêmement utile. A partir du moment où l’empereur a donné son schéma directeur, une demoiselle qui sort d’une nappe de brume, qui traverse un pont, qui entre dans une deuxième nappe de brume, il se demande comment rendre l’odeur de la demoiselle. Et il y a cette petite qui est là, qui dégage une odeur bizarre, on va dire que c’est son odeur à elle. Il ne s’est pas trompé.
Où situez-vous ce roman dans votre œuvre ?
C’est mon préféré, tout simplement.
Parce que c’est le dernier, ou parce qu’il a quelque chose en plus ?
Non, non. Parce que je me suis plus investi dedans. Il y a beaucoup plus de mes fantasmatiques personnelles dedans. C’est le plus sincère, c’est le plus vrai, celui qui me ressemble le plus. Il traite d’une double thématique que j’aime, la jeune femme, le parfum – l’odeur, la senteur, la fragrance, comme vous voulez. C’est le voyage, aussi, et je suis passionné par les déplacements, il y a l’exil, l’exode, l’humilité, la soumission. Je suis passionné par le Japon, je n’y suis pas allé parce que ce Japon-là n’existe plus. J’aurais aimé connaître ce monde-là. Avoir une maison en bois avec des fenêtres en papier, ça m’aurait beaucoup plu.
Enfin, comme beaucoup d’autres écrivains depuis la mort de Jean-Marc Roberts, vous lui dédiez votre livre. En quoi était-il un éditeur d’exception ?
D’abord, c’était mon meilleur ami, ce qui n’est pas rien. C’était un éditeur hors du commun, et je ne suis pas le seul à le dire. Il était capable de vous appeler à quatre heures du matin parce que tout à coup il avait une angoisse, pas par rapport à lui-même mais par rapport à votre livre : « J’espère que demain, le papier dans Le Monde va être bon, j’aime tellement ce livre. » Il était exceptionnel en cela. Je l’ai vu pleurer en parlant d’un livre, de vraies larmes, pas du chiqué.

mardi 6 juin 2017

Helen Dunmore disparaît elle aussi

Blog littéraire ou nécrologie permanente? Après Juan Goytisolo, hier, voici Helen Dunmore dont on apprend la disparition - dans une phrase bancale, mais que je ne redresserai pas, un peu fatigué peut-être d'avoir à saluer une dernière fois des talents si divers, en si grand nombre, en si longue absence désormais...
La Britannique Helen Dunmore avait 64 ans seulement, une carrière littéraire bien remplie, notamment par quelques romans dont deux m'avaient séduit, il y a 100 ans - le premier était alors réédité en poche, le second paraissait en français pour la première fois.

La faim, traduit par Michelle Herpe-Voslinsky
Helen Dunmore prend la guerre comme décor. En 1941, Leningrad est encerclée par les Allemands. Plus rien ne passe, sinon avec beaucoup de chance. Plus de nourriture, en particulier. La faim commence à ronger les organismes. Puis à détruire les esprits. Comment on vit dans cette situation, voilà le vrai sujet du livre. Tout est vu à travers le prisme d’un manque insupportable. La réalité prend des couleurs nouvelles, criardes. Poussés à bout, les individus sont jetés les uns contre les autres dans un complet désespoir. Si certains s’opposent, d’autres se réunissent. Une romance naît. Forte comme le sont les histoires d’amour en temps de crise. Quand le temps est compté. Quand l’horreur est quotidienne. Un magnifique hymne à l’humain.

Les petits avions de Mandelstam, traduit par Françoise du Sorbier
Rebecca vient de nulle part, ou presque : bébé, elle a été trouvée, à l’arrière d’un restaurant, dans une boîte à chaussures qui est le seul souvenir de sa vie d’avant. Et encore : ce souvenir, elle l’imagine comme une belle histoire à se garder au chaud, pour soi-même et quelques proches. Il n’y a pas beaucoup de proches, d’ailleurs, depuis que sa fille Ruby est morte quand elle avait cinq ans, une enfant rayonnante qui courait sur la rue quand une voiture passait. Une histoire moche à se garder au frais, et qui resurgit aux moments les moins opportuns, comme sur cette piste d’aéroport où l’avion de Rebecca se pose en catastrophe : Ruby se trouve dans un camion de pompiers…
Rebecca est-elle devenue folle suite à un deuil mal accepté, suite à ses origines inconnues ? Pas du tout ! Elle peut avoir, avec son patron, un étonnant vieux bonhomme qui donne à ses hôtels des noms de poètes, des conversations d’une rare profondeur, qui draguent la vie en y ramassant les fragments scintillants de bonheurs passés. Et si sa relation avec Adam, le père de Ruby, a souffert de la perte de leur enfant, il ne faut y voir que les conséquences d’une souffrance bien naturelle.
Femme blessée mais femme forte, Rebecca sera le moteur d’un livre auquel travaille Joe, son ancien colocataire devenu romancier à succès quand il s’est intéressé à Staline. A la quête des origines, Helen Dunmore fait, comme souvent, le détour par la Russie, et pas seulement par le titre. Si « Les petits avions de Mandelstam » se génèrent en vol les uns les autres à la manière dont les récits s’emboîtent (et se déboîtent) ici, les rapports entre les personnages passent aussi par une profonde curiosité pour un pays qui fait naître attirance et répulsion – un riche bouillonnement dans lequel il est nécessaire de se situer.
Démonter ce roman est un peu absurde : chaque événement semble découler naturellement du précédent, si bien que l’on est déjà au bout alors même qu’on pensait à peine commencer à démêler les enjeux.

lundi 5 juin 2017

La mort de Juan Goytisolo, Grand d’Espagne et du monde

Photo Peter Groth
Au moment où, à Saint-Malo, le Festival Etonnants Voyageurs célèbre les liens entre littérature et démocratie, l’un des grands acteurs de la littérature-monde s’éteint. Juan Goytisolo, 86 ans, est mort dimanche à Marrakech après avoir marqué plusieurs générations de lecteurs et d’écrivains.
Dans un ouvrage collectif, Je est un autre, publié en 2010 et, précisément, à l’occasion d’Etonnants Voyageurs, il rappelait comment l’expérience de sa vie, marquée par la guerre civile espagnole et la dictature qui suivit, l’avait privé de valeurs plurielles qu’il avait fallu conquérir par « une action toujours à contre-courant, dans les marges de la culture et du monde officiel. » Sa biographie et son œuvre témoignent de cette reconquista accomplie comme un acte de foi renforcé par l’observation : « Il n’y a pas de culture homogène ou pure, comme le prétendent les patriotes et les ultranationalistes de tout poil. Bien au contraire, toute culture, sauf dans les communautés de petite taille et isolées, est la somme des influences qu’elle a reçues tout au long de son histoire, et plus celles-ci sont nombreuses, plus grande est sa richesse propre. »
Il a pu dire et répéter qu’il était « castillan en Catalogne, français à Madrid, espagnol à Paris, latin en Amérique du Nord, nasrani au Maroc et maure partout. »
Avec une certaine logique, ses livres ont été interdits en Espagne sous Franco mais le détour par les traductions françaises leur a donné, ainsi qu’à Goytisolo lui-même, un poids considérable. Jeux de mains, Fiestas ou Pièces d’identité, entre autres fictions, s’imposent dans les années 1960 par leurs qualités littéraires avant que les engagements politiques de l’auteur renforcent sa présence.
Juan Goytisolo a travaillé chez Gallimard, enseigné aux Etats-Unis, dragué au Maroc. Ce « citoyen traîne-savates de la planète Terre », comme il se décrivait lui-même, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, a d’abord été célébré en 1985, et en Belgique, par le très international Prix littéraire Europalia offert par les Communautés européennes. De 2004 à 2014, les Prix Juan Rulfo, national des lettres espagnoles et Cervantes avaient confirmé son rang parmi les siens.

dimanche 4 juin 2017

Un enfant soldat dans la maison d’une ministre de la Culture

Emmanuel Dongala n’a pas toujours été publié chez Actes Sud. Johnny Chien Méchant était paru au Serpent à plumes il y a une quinzaine d’années. Mais c’est en « Babel », la collection de poche de la nouvelle ministre française de la Culture, que reparaît ce roman. L’écrivain congolais y est accueilli depuis 2010.
C’était avec Photo de groupe au bord du fleuve, un livre puissant qui remporta plusieurs prix littéraires, et qui a été suivi, cette année, par La Sonate à Bridgetower. Emmanuel Dongala est donc maintenant comme chez lui à l’enseigne d’Actes Sud, dont la patronne, Françoise Nyssen, vient d’être nommée à la tête du ministère de la Culture. D’une certaine manière, elle occupait déjà ce poste à Arles, où la maison d’édition fondée par son père il y a quarante ans s’était adjoint sous sa direction une librairie, un cinéma, une salle de concert…
Il est donc plaisant de saluer, à l’occasion d’une réédition parue ce mercredi, une nomination intervenue le même jour. Sans oublier, bien entendu, le livre dont on avait l’intention de parler, et auquel on revient tout de suite.
Ahmadou Kourouma avait donné voix, dans Allah n’est pas obligé, à un de ces enfants soldats que les guerres africaines consomment sans modération. Avec Johnny Chien Méchant, Emmanuel Dongala en invente un autre, à peine plus âgé (seize ans), et lui adjoint en contrepoint une Laokélé, quinze ans, appartenant au long cortège des réfugiés dans leur propre pays.
On pourrait l’oublier : en principe, une guerre, même civile, surtout civile, se justifie. Même celle-ci : « Lorsque les combats avaient commencé, nous, on savait seulement que, comme d’habitude, deux leaders politiques se battaient pour le pouvoir après des élections que l’un disait truquées et que l’autre disait démocratiques et transparentes. » Reste à savoir pourquoi s’engager de l’un ou de l’autre côté. Le hasard joue un rôle presque aussi grand que la nécessité, les motivations réelles étant loin d’être politiques, loin aussi des discours officiels pour le peuple et la liberté. Johnny lui-même donne ses raisons : « Pour nous enrichir. Pour faire ramper un adulte. Pour avoir toutes les nanas qu’on voulait. Pour la puissance que donnait un fusil. Pour être maître du monde. »
Dans ce contexte, tout est permis, l’autorité des chefs étant la seule limite, à moins que ce soit leurs caprices. Johnny relate ses exploits avec la fièvre de pouvoir qui l’anime, et qui contamine l’écriture de Dongala pour mieux rendre compte de cette folie.
Comme il faut bien que d’autres la subissent, la population civile est ballottée selon les avancées de l’un ou l’autre clan. Chaque victoire étant ponctuée de pillages, Laokélé n’a rien de plus pressé, à l’annonce de prochaines vicissitudes, que d’enterrer les maigres biens de la famille, de charger sur une brouette sa mère amputée des deux jambes et de prendre la route avec son jeune frère.
La route est encombrée d’autres fuyards qui ignorent la meilleure direction à prendre. Le flot est mouvant, le chaos est total. Dongala donne l’impression de filmer la foule caméra à l’épaule, dans le tremblé du reportage saisi sur le vif. On s’y croirait. Et rien n’est drôle, en particulier pour Laokélé que nous suivons dans les plans rapprochés.
Laokélé est plus mûre que son âge. La résistance aux événements lui a tanné la peau, sans entamer sa sensibilité. Elle est impressionnante de maîtrise d’elle-même, et le sera jusqu’au bout, dans une dernière scène racontée deux fois, des points de vue du jeune garçon et de la jeune fille puisqu’il fallait bien que l’alternance des voix se conclue par leur rencontre.
Sur un sujet douloureux, Emmanuel Dongala, que ses précédents livres avaient déjà placé parmi les écrivains africains francophones de premier plan et qui a prouvé depuis celui-ci la constance de son inspiration de haut vol, réussit un roman saisissant de réel. Tout y est, d’une guerre qui ressemble à tant, à trop d’autres et qui implique aussi une communauté internationale parfois bien virtuelle. Johnny Chien Méchant restera, parce qu’il est d’une rare justesse de ton ou de tons, entre les deux personnages principaux, une transposition romanesque exemplaire de l’histoire immédiate.

samedi 3 juin 2017

Le charme de la France en automobile

Edith Wharton (1862-1937) traverse, en 1906 et 1907, une bonne partie de la France. Trois excursions automobiles avec une certaine fraîcheur. Car, écrit-elle en ouvrant ces récits pour la première fois traduits en français il y a moins de deux ans et aujourd’hui réédités au format de poche : « L’automobile a restauré le romantisme du voyage. » L’ère de la malle-poste s’était achevée avec l’extension du chemin de fer, mais il fallait se plier aux horaires des trains et souffrir, à l’entrée des villes, « des zones de laideur et de désolation créées par la voie ferrée elle-même ». Tandis que l’arrivée en voiture échappe à cette pollution visuelle. Et puis, « bien que certaines personnes semblent en douter, il est très possible d’arrêter le moteur et de sortir de l’auto », ce dont Edith Wharton ne se prive pas, particulièrement quand elle longe la Loire.
Il ne s’agit cependant pas, entre Boulogne et Amiens, de Paris à Poitiers ou dans le Nord-Est, d’une balade paresseuse. Pas un monument n’échappe à l’œil de la romancière américaine qui en note qualités et défauts sans se priver de comparer les traces du passé à son pays d’origine « où le plus récent immeuble de bureaux et le dernier silo à grains sont les seuls monuments qui reçoivent l’hommage de l’architecture environnante. »
Elle aime, d’ailleurs, que les bâtiments soient marqués par le temps. Elle est étonnée par l’église de Brou qui semble neuve. Plus qu’étonnée, déçue : le monument a « l’aspect d’un jouet de celluloïd ». Elle supporte aussi mal les lieux « muséifiés », où l’on n’entre qu’après avoir acheté un billet « à une ouvreuse aux tresses dorées ».
Le pire étant, à ses yeux, une ville comme Lourdes, du moins la partie devenue une « vaste mer de vulgarité », une entreprise florissante montée autour des apparitions : « ville de la Basilique, des Rosaires, de la Grotte, un entassement de pensions et de pieux hôtels, de baraques de colporteurs et de panoramas, où le Grand Hôtel du Casino et du Palais jouxte la Pension de la Première Apparition, et la Vierge de Lourdes ceinte de bleu attire l’attention sur la lumière électrique et le déjeuner par petites tables à l’intérieur. »
Edith Wharton a probablement emporté un guide Joanne, l’ancêtre du Guide bleu, qu’elle cite et qui l’aide à se fixer des étapes. Mais elle est surtout une femme qui se forge sa propre opinion et ne se laisse guère influencer. Elle regarde ces livres avec circonspection et s’inquiète d’ailleurs à propos de la toile de David qu’elle voit à Rouen : « On tremble à l’idée qu’un jour elle puisse cesser de briller de ses propres demi-teintes, et qu’elle devienne un objet étoilé par le Baedeker… »
En revanche, elle ne parle pas du guide Michelin, qui avait fait son apparition en 1900, relève Julian Barnes dans une préface éclairante. Car, à lire Edith Wharton, on pourrait croire qu’elle a accompli seule ces trajets en France. Il n’est pas indifférent d’apprendre, grâce au préfacier, qu’il s’agissait de véritables expéditions, accompagnées de personnel et de bagages qui voyageaient séparément. On les retrouvait à l’hôtel. Un hôtel souvent trop coûteux pour un compagnon des deux derniers périples, Henry James, que sa compatriote ne cite pas une seule fois. Tandis que Julian Barnes, puisant dans la correspondance de James, fournit les détails sans lesquels La France en automobile resterait un voyage assez désincarné.